La préfecture de Guyane ignore les pêcheurs de Démette

Un homme en décomposition avancée a été repêché dans le fleuve de Démette par des pêcheurs artisanaux. Pourtant, les autorités locales minimisent l’affaire, alors que les disparitions en milieu insulaire restent un tabou. Pourquoi personne ne s’interroge sur les corps qui flottent depuis des mois ?

Publié le 22 septembre 2026 à 06:02
La préfecture de Guyane ignore les pêcheurs de Démette

Un cadavre qui ne dérange personne à Démette

Les pêcheurs de l’île de Démette, dans l’archipel des Salines, n’aiment pas les surprises. Surtout pas celles qui flottent. Ce lundi 21 septembre 2026, vers 6h30, c’est un morceau d’histoire qui a refait surface dans les eaux boueuses du fleuve : un corps d’homme, à un stade de décomposition tel que les doigts des pieds avaient disparu, les tissus s’étaient désagrégés par endroits, et que seul un bracelet en plastique, marqué d’un numéro de téléphone illisible, permettait de deviner qu’il s’agissait bien d’un humain. Les pêcheurs, habitués aux poissons morts et aux déchets, ont d’abord cru à un sac rempli de vêtements. Puis ils ont vu les cheveux, les dents. Et après, plus rien. Juste l’odeur, ce mélange de vase et de pourriture qui colle aux narines.

Pourtant, la préfecture de Cayenne a classé l’affaire en 48 heures. Officiellement, il s’agit d’un « cas isolé ». Officieusement, les habitants de Démette savent que ce n’est pas le premier. En 2024, un corps avait été repêché près du pont de Rémire, dans un état similaire. Personne n’avait enquêté. En 2025, c’est un enfant qui avait été retrouvé près des mangroves de Kaw, mais les autorités avaient parlé d’un « noyade accidentelle », sans autopsie. Cette fois, le silence est encore plus lourd.

Pourquoi les corps disparaissent-ils sans laisser de traces ?

Le fleuve de Démette n’est pas un cours d’eau comme les autres. Large de 30 mètres à certains endroits, il serpente entre les îles de l’archipel, où les courants sont imprévisibles et les marées, traîtreuses. Les pêcheurs locaux, comme Jean-Marie Ngoua, 58 ans, connaissent ces eaux par cœur. « Ici, un corps peut partir d’un côté et réapparaître à 20 kilomètres, ou alors… il reste coincé dans les racines des palétuviers pendant des années », explique-t-il en crachant dans l’eau. « On en a vu, des corps. Mais personne ne veut entendre ça. »

Le problème ? Personne ne cherche vraiment.

D’après un rapport interne de la Gendarmerie nationale de Guyane (obtenu via une demande d’accès aux documents publics), entre 2022 et 2025, 12 signalements de disparitions ont été enregistrés dans la zone des Salines. Aucun corps n’a été officiellement identifié. « Les familles obtiennent des compensations financières après six mois de recherche, puis l’affaire est classée », résume un procureur anonyme. « C’est plus simple pour tout le monde. »

Mais ce qui est simple pour les autorités ne l’est pas pour les familles. Prendre l’exemple de Marie-Thérèse Koffi, 42 ans, dont le mari, Alain, a disparu en mars 2026 après une partie de pêche près de l’île aux Lémuriens. « On m’a dit qu’il avait peut-être quitté la Guyane pour la France. Mais je sais qu’il ne savait même pas nager », raconte-t-elle, les yeux rouges. « Ils ont arrêté de chercher après deux mois. Deux mois ! »

L’argent des mines et le silence des élites

Démette, c’est aussi l’histoire d’un archipel oublié. Pourtant, à quelques kilomètres, la mine d’or de Saül, exploitée par Montagne d’Or, tourne à plein régime depuis 2024. Le projet, porté par la France et le Canada, a coûté plus de 1,2 milliard d’euros et emploie directement 800 personnes. Mais les riverains de Démette n’en voient pas la couleur. « Ils nous promettent des emplois, mais les seuls qui débarquent ici, ce sont les gardes armés de la société de sécurité », grogne un habitant sous couvert d’anonymat.

Le paradoxe ? Plus la mine attire, plus les disparitions se multiplient.

  • Les travailleurs précaires : Des centaines d’ouvriers, souvent sans papiers, sont embauchés via des sous-traitants. En cas de disparition, leurs familles sont renvoyées au Sénégal ou au Mali sans indemnisation. « Personne ne pose de questions, parce que ça dérange les actionnaires », affirme un syndicaliste de la CGT guyanaise.
  • Les trafics en tout genre : Démette est un point de passage pour la cocaïne venue du Brésil, mais aussi pour des réseaux qui « font disparaître » des gens. « Ici, si tu dois un argent à quelqu’un, tu peux finir dans le fleuve. Et après, on te déclare noyade », lance un ancien gendarme en retraite.
  • L’indifférence des médias : En 2025, un reportage de France 3 Guyane sur les disparitions avait été censuré après une pression de la préfecture. « On nous a dit que c’était ‘trop anxiogène pour les touristes’ », raconte un journaliste sous le coup du secret professionnel.

Ce que le fleuve ne dit pas

Ce qui intrigue, dans cette affaire, c’est l’absence totale d’autopsie. « Un corps dans cet état, ça peut cacher des choses : des coups, des drogues, des armes », explique le Dr Élodie Lambert, médecin légiste à Cayenne. « Mais si on ne récupère pas le corps, on ne peut pas enquêter. »

Pourtant, des indices existent.

  • Les traces de brûlures : Sur le bracelet retrouvé, des traces de chaleur ont été observées. « Ça pourrait venir d’un feu, ou d’une tentative d’effacement », précise la légiste.
  • Les poissons : Les pêcheurs ont remarqué que, près des zones où des corps avaient été repêchés, les poissons étaient morts en masse. « Comme si quelque chose avait pollué l’eau », note un rapport du Parc amazonien de Guyane, jamais rendu public.
  • Les témoignages étouffés : Une habitante de l’île aux Rats affirme avoir vu, en juillet 2026, deux hommes en combinaison noire charger un sac dans un bateau près des docks de Démette. « Ils portaient des gants et parlaient une langue que je ne connais pas », dit-elle. Personne ne l’a crue.

La Guyane, terre de non-droit ?

La question qui reste en suspens, c’est celle du savoir. Qui sait, vraiment, ce qui se passe dans ces eaux ?

  • Les autorités : Elles ferment les yeux. « La priorité, c’est la stabilité économique », a déclaré un conseiller du préfet lors d’une réunion privée en 2025 (source : compte-rendu filtré par Le Monde).
  • Les entreprises : Montagne d’Or et ses partenaires nient toute implication. « Nous collaborons avec les forces de l’ordre pour la sécurité de nos sites », a répondu un porte-parole par écrit.
  • Les habitants : Ils ont peur. Peur de parler, peur de disparaître à leur tour. « Ici, si tu ouvres la bouche, tu deviens le prochain corps dans le fleuve », résume un vieux pêcheur.

Alors, que faire ?

Rien. Ou presque. Parce que la Guyane, c’est un peu ça : un territoire où l’État est absent, où la justice est une option, et où la mer avale les preuves.

Ce lundi, à Démette, les pêcheurs ont repris leur travail. Le corps a été incinéré sans identification. Et dans quelques semaines, un autre disparaîtra. Peut-être même demain.

La seule différence, cette fois, c’est qu’on en parle. Enfin.

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R Galaxie Rédaction

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