Le chiffre qui ne veut rien dire
Les conservateurs adorent ces manifestations. Pourquoi ? Parce qu’elles donnent l’impression d’un mouvement populaire, alors qu’en réalité, elles relèvent souvent du théâtre d’opération. Prenez cette manif du 12 mars : 2 000 personnes sur Sherbrooke, c’est du bruit, mais ce n’est pas un référendum. Une étude de l’Université de Montréal publiée en 2022 montre que seulement 38 % des Montréalais soutiennent activement le projet de tramway. Le reste ? Indifférent, divisé, ou simplement mal informé. Pourtant, Legault et sa bande en déduisent que « la population est contre ». C’est du calcul politique pur : on prend une photo, on la sort de son contexte, et hop, on fait croire que le débat est tranché.
Et puis, il y a cette habitude des conservateurs de confondre « opposition » et « majorité silencieuse ». Comme si le fait de crier plus fort dans les rues équivalait à une adhésion massive. Mais les sondages, eux, ne mentent pas. Selon un récent sondage Léger pour La Presse, 52 % des Québécois appuient le tramway de Montréal, contre 39 % qui y sont opposés. Alors oui, il y a un débat. Mais dire que « le peuple dit non », c’est mentir effrontément.
Bruno Marchand, ministre des Transports, l’a compris. Dans une entrevue accordée à Radio-Canada le 20 mars, il a accusé les conservateurs de « manquer de rigueur » en laissant entendre que la population est unie contre le projet. « On ne peut pas prendre une manifestation et dire que c’est l’opinion de tous les Québécois », a-t-il lancé, sec. Marchand a raison. Mais son avertissement tombe dans le vide. Parce que les conservateurs, eux, s’en fichent. Leur stratégie ? Faire croire que le tramway, c’est « l’imposition d’un projet élitiste ». Une vieille rengaine qui marche toujours.
La tribu Duhaime, ou l’art de vendre du vent
François Duhaime, c’est l’homme qui a transformé une opposition locale à un tramway en un mouvement provincial. Comment ? En mélangeant désinformation et provocation. Prenez ses posts Facebook : il y parle de « gaspillage de milliards », de « dictature des élites », et de « Montréal qui s’enfonce dans le chaos ». Des mots qui font mouche, parce qu’ils résonnent avec une certaine méfiance envers le pouvoir. Sauf que les faits ? Ils ne suivent pas.
Par exemple, Duhaime affirme souvent que le tramway coûtera « des dizaines de milliards ». Faux. Le projet actuel est estimé à 4,1 milliards (source : Autorité régionale de transport métropolitain, 2023). Oui, c’est cher. Mais dire que c’est « une hémorragie financière », c’est exagérer pour faire peur. Et ça marche. Parce que quand on a peur, on écoute moins les arguments techniques.
Il y a aussi cette histoire de « tram qui ne servira à rien ». Duhaime et ses acolytes répètent que « personne ne l’utilisera ». Sauf que les études de fréquentation prévoient plus de 100 000 usagers par jour une fois le réseau en place. Des chiffres ? Des projections ? Peu importe. Duhaime préfère parler de « propagande » et de « mensonges du gouvernement ».
Pourtant, ce qui est intéressant, c’est de voir comment sa « tribu » fonctionne. Ce ne sont pas que des opposants au tramway : ce sont des militants qui ont appris à jouer avec les réseaux sociaux, à cibler les indécis, à créer des memes, à organiser des contre-manifestations. Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont bruyants. Et surtout, ils savent qu’une image vaut mille discours.
Le problème ? Ils ne représentent pas la majorité. Mais dans un débat aussi polarisé, peu importe. Parce que leur but n’est pas de convaincre. C’est de semer le doute. Et ça, ça marche à tous les coups.
Quand la démocratie devient un champ de bataille
Voilà le vrai problème avec cette histoire : on n’est plus dans un débat démocratique. On est dans une guerre de communication. D’un côté, le gouvernement et ses experts. De l’autre, une poignée de militants qui surfent sur la colère et les fake news.
Prenez cette question : « Le tramway est-il nécessaire ? ». La réponse dépend de qui vous posez la question. Un habitué des transports en commun à Montréal vous dira oui. Un automobiliste en rage contre les bouchons vous répondra non. Un économiste vous parlera de coûts et de bénéfices. Un militant conservateur vous parlera de « liberté » et de « tyrannie ».
Le problème, c’est que personne ne se parle plus. Les uns crient « dictature », les autres hurlent « progrès ». Et au milieu, il y a les citoyens, ceux qui ne savent plus quoi penser. Ceux qui voient des affiches « Non au tramway » partout, mais qui, en réalité, ne se sont jamais prononcés.
Bruno Marchand a raison sur un point : les conservateurs manquent de rigueur. Mais ce qui est encore plus grave, c’est qu’ils savent très bien ce qu’ils font. Ils exploitent les peurs, ils simplifient les débats, et ils font croire que la démocratie se résume à des cris dans la rue.
Pourtant, il y a une lueur d’espoir. Parce que les faits, eux, finissent toujours par revenir. Les chiffres, les études, les rapports d’experts. Et un jour, peut-être, les Montréalais réaliseront que ce n’est pas une question de « pour ou contre », mais de « comment on veut vivre dans notre ville ».
Le vrai enjeu : qui décide de l’avenir de Montréal ?
Le tramway, c’est bien plus qu’un projet de transport. C’est une question de pouvoir. Qui décide de l’avenir de Montréal ? Les ingénieurs ? Les économistes ? Les militants ? Ou les citoyens, tout simplement ?
Les conservateurs veulent faire croire que c’est une question de « liberté ». « On ne vous imposera rien », disent-ils. Sauf que le tramway, s’il est construit, sera là pour des décennies. Et une fois en place, personne ne pourra dire « on a fait une erreur ».
Le gouvernement, lui, joue la carte de l’urgence. « Montréal étouffe », « il faut désengorger les rues », « le climat nous force à agir ». Des arguments valables. Sauf que quand on gouverne avec l’urgence, on oublie souvent de consulter.
Alors qui a raison ? Personne. Et tout le monde. Parce que le vrai problème, c’est que le débat est devenu toxique. On ne discute plus. On s’insulte. On généralise. On ment.
Et au final, ceux qui perdent, ce sont les Montréalais. Ceux qui veulent juste savoir si leur trajet du matin sera plus rapide. Ceux qui se demandent si leur quartier va devenir plus agréable. Ceux qui ne veulent pas être pris dans une guerre entre deux camps qui ne les représentent pas.
Alors oui, Bruno Marchand a raison de dire que les conservateurs exagèrent. Mais il a tort de croire que le débat est clos. Parce que la vraie question, celle qui ne sera jamais posée, c’est : « Et vous, qu’en pensez-vous vraiment ? »