Le 8 octobre 2023, Ă Dakar, un atelier rĂ©unissait les futurs reprĂ©sentants du SĂ©nĂ©gal pour la confĂ©rence des Nations unies sur lâeau. Dans une salle climatisĂ©e du ministĂšre de lâHydraulique, Cheikh Tidiane DiĂšye, le ministre, Ă©coutait. Mais ce quâon lui disait ne devait pas le surprendre : la jeunesse, la sociĂ©tĂ© civile, et mĂȘme une partie du secteur privĂ©, ont les mĂȘmes constats. Et aucun ne ressemble Ă ce quâon entendra Ă New York en mars 2024. Le problĂšme nâest pas lâeau. Câest la politique.
Lâeau, on en parle depuis 30 ans. Les rĂ©sultats, jamais.
En 2023, 2,2 milliards de personnes vivent sans accĂšs Ă lâeau potable, selon lâONU. Un chiffre qui stagne depuis 2015. Pourtant, chaque confĂ©rence, chaque sommet, chaque rapport rĂ©pĂšte la mĂȘme litanie : « Il faut agir. » Ă Dakar, en 1992, on avait dĂ©jĂ tout dit. Ă Johannesburg en 2002, aussi. Ă Istanbul en 2016, pareil. La diffĂ©rence cette fois ? Les jeunes ne veulent plus entendre parler de « solutions durables Ă long terme ».
Un rapport de lâUNICEF publiĂ© en 2022 montre que 40 % des points dâeau au SĂ©nĂ©gal sont hors service. Pourquoi ? Parce que les pompes sâusent, parce quâon ne forme pas assez de techniciens, parce que les budgets sont dĂ©tournĂ©s. Mais surtout, parce que personne ne vĂ©rifie. Les promesses se comptent en milliards. Les rĂ©alisations, en mĂštres cubes.
Le secteur privé joue les arbitres. Sans rÚgles.
Ă lâatelier de Dakar, un reprĂ©sentant de Veolia Ă©tait prĂ©sent. Lâentreprise française, souvent pointĂ©e du doigt pour sa gestion des ressources en eau en Afrique, a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă participer aux discussions. ProblĂšme : ses intĂ©rĂȘts ne sont pas ceux des populations.
En 2020, une Ă©tude de lâONG Public Services International rĂ©vĂ©lait que les contrats privĂ©s dans lâeau au SĂ©nĂ©gal gĂ©nĂ©raient des profits pour les actionnaires, mais pas dâamĂ©lioration pour les usagers. Pourtant, Ă chaque confĂ©rence, les Ătats et les multinationales serrent la main comme si tout allait bien.
Un jeune militant, qui a prĂ©fĂ©rĂ© rester anonyme, rĂ©sume : « On nous parle de partenariats public-privĂ© comme dâune solution miracle. En rĂ©alitĂ©, câest juste une façon de privatiser les profits et de socialiser les pertes. » Personne ne le contredit.
La jeunesse sénégalaise veut du concret. Pas des discours.
Ă lâatelier, une Ă©tudiante en droit de lâenvironnement a sorti une carte. Dessus, en rouge, les zones sans accĂšs Ă lâeau potable. En bleu, les projets annoncĂ©s. Le dĂ©calage est flagrant.
« On nous dit : âAttendez, on va rĂ©gler ça.â Mais depuis combien de temps on attend ? » demande-t-elle. Sa question reste sans rĂ©ponse.
Le ministre DiÚye a promis des « engagements concrets ». Mais les jeunes savent une chose : les engagements, ça se signe sur du papier. Les réalisations, ça se boit.
Le vrai enjeu ? Qui contrĂŽle lâeau. Et qui en paie le prix.
DerriĂšre les discours, il y a une guerre silencieuse. Celle des droits sur lâeau. Les Ătats veulent garder le contrĂŽle. Les multinationales veulent en faire un marchĂ©. Les populations, elles, veulent simplement boire.
En 2010, la bataille de Rome pour lâeau avait opposĂ© les citoyens Ă NestlĂ©. Aujourdâhui, Ă Dakar, câest la mĂȘme lutte. Sauf quâici, on ne crie pas. On nĂ©gocie.
Un responsable dâune ONG locale lâadmet : « Les jeunes sont en colĂšre, mais ils nâont pas les moyens de faire sauter les verrous. Alors ils essaient de les contourner. » Le problĂšme, câest que les verrous sont partout.
New York en mars 2024. MĂȘme scĂ©nario ?
La confĂ©rence de lâONU sur lâeau se tiendra du 22 au 24 mars. Les mĂȘmes acteurs. Les mĂȘmes promesses. Les mĂȘmes Ă©checs.
Ă Dakar, personne nây croit plus. Sauf peut-ĂȘtre ceux qui ont quelque chose Ă vendre.
La vraie question nâest pas « Comment gĂ©rer lâeau ? », mais « Qui dĂ©cide de sa gestion ? ». Et jusquâĂ quand les populations devront-elles attendre ?