Le jour où Clermont a externalisé sa sécurité publique
Ce matin-là , sur la place de Jaude, un homme en uniforme bleu marine ajuste son brassard « Ville de Clermont-Ferrand ». Pas un policier. Un agent de sécurité privée, embauché dans le cadre d’un projet pilote qui commence vendredi. Officiellement, l’objectif ? « Pallier le manque d’effectifs » de la police nationale. Officieusement, on se demande déjà si cette solution ne révèle pas un échec plus profond.
La Ville a signé avec Sodexo Security Solutions (oui, le même groupe qui gère vos cantines scolaires) pour déployer une dizaine d’agents sur les quartiers sensibles. Pas des flics. Pas des gendarmes. Des privés, formés en urgence, avec pour mission de « présence rassurante » et de « signalement des incidents ». Le tout pour 600 000 euros par an, selon les estimations de la mairie. Un budget qui sent le parquet bon marché.
Pourquoi cette précipitation ? Parce que Clermont, comme d’autres villes, étouffe. Les statistiques le confirment : +12 % de vols avec violence en deux ans dans le centre-ville, et une délégation de compétences à la police municipale… qui n’a pas les moyens de ses ambitions. Le préfet du Puy-de-Dôme l’a reconnu dans un rapport interne (que Le Monde a pu consulter) : « Les effectifs sont en dessous des seuils de sécurité minimale depuis 2021. » Traduction : on n’a plus assez de bras pour tout faire.
Mais externaliser, est-ce vraiment une solution ? Ou juste une façon de se donner bonne conscience ?
Le marché de la sécurité qui grignote le public
Sodexo, c’est le genre de nom qui clignote au dos des camions de nettoyage ou des badges des agents d’accueil. Une multinationale qui pèse 17 milliards d’euros de chiffre d’affaires (derniers comptes consolidés). Elle a déjà les pieds dans les prisons, les hôpitaux, les aéroports. Maintenant, elle mise sur les villes qui craquent.
Le problème ? Ces agents privés, on ne sait pas grand-chose de leurs compétences. Formation accélérée, salaires en dessous du SMIC dans certains cas (selon les syndicats de la sécurité), et une loyauté qui va d’abord à leur employeur, pas à la collectivité. À Clermont, les agents seront armés… de matraques télescopiques et de gaz lacrymogène. Pas de flingues. « Une décision politique », explique un élu local sous couvert d’anonymat. « Mais ça ne rassure personne. »
Et puis, qui contrôle ces privés ? La police nationale ? La mairie ? Personne, en réalité. Les signalements d’incidents seront transmis… à la mairie. Qui les transmettra à la police. Avec un délai. Parce qu’un agent privé n’a pas les mêmes obligations qu’un fonctionnaire.
Exemple concret : en 2022 à Lyon, où une expérience similaire a été lancée dans le quartier de la Part-Dieu, 47 % des interventions des agents privés n’ont donné lieu à aucune suite judiciaire. « Soit parce qu’il n’y avait rien à faire, soit parce que la chaîne de commandement était trop longue », résume un policier lyonnais qui a préféré garder l’anonymat.
À Clermont, on mise sur l’effet psychologique. « La visibilité dissuade », assure la mairie. Sauf que les voleurs et les dealers, eux, savent très bien faire la différence entre un flic et un privé. Et ils s’adaptent.
Ce que la mairie ne dit pas sur ce projet
Le contrat avec Sodexo court un an. Un essai. « Si ça marche, on étendra », promet la municipalité. Mais personne ne sait ce que signifie « ça marche ». Moins de cambriolages ? Moins de plaintes ? Une meilleure image de la ville ?
Ce qu’on sait moins, c’est que cette patrouille privée s’ajoute à un autre dispositif déjà en place : les vidéosurveillances automatisées (ces caméras qui traquent les visages dans la rue). Un système critiqué pour son taux d’erreurs (jusqu’à 30 % de faux positifs, selon une étude de la CNIL en 2023) et son coût exorbitant : 1,2 million d’euros pour équiper le centre-ville.
Alors, on externalise la sécurité, on automatise la surveillance… et en même temps, on réduit les budgets des associations locales qui font du lien social. Coïncidence ? Pas sûr.
Le vrai enjeu, c’est la confiance. Quand une ville sous-traite sa tranquillité à une entreprise, elle envoie un message clair : « On ne vous protège plus, on vous surveille. » Et ça, ça ne se mesure pas en euros par an.
Le quartier qui va servir de cobaye
Le projet pilote se concentre sur deux secteurs : autour de la gare (où les vols à la tire explosent depuis la fermeture des commerces de nuit) et dans le quartier de Montferrand, où les tensions sociales sont récurrentes. « On a choisi ces zones parce que c’est là que la police nationale est le plus en difficulté », justifie un cadre municipal.
Sauf que Montferrand, c’est aussi un territoire où les habitants ont l’habitude de se débrouiller seuls. Des comités de quartier, des médiateurs informels, une méfiance historique envers les institutions. « On n’a pas besoin de leurs agents privés, on a besoin de flics qui connaissent le terrain », lance Karim, 34 ans, ancien militant associatif du quartier. « Mais bon, au moins, avec eux, y’aura quelqu’un pour nous dire qu’on est des racistes quand on crie trop fort. »
Le détail qui cloche : ces agents privés ne pourront pas interpeller. Juste constater. Alors, à quoi bon ? À Clermont, comme ailleurs, la réponse est simple : « On fait semblant d’agir. »
Et après ? Qui paiera l’addition ?
Les 600 000 euros annoncés, c’est l’équivalent de 3 policiers à temps plein. Sauf que ces derniers coûtent plus cher à l’État, ont des droits, une formation, une éthique. Les privés, eux, coûtent moins cher… mais rapportent moins non plus.
La vraie question, c’est : est-ce que Clermont a les moyens de ses ambitions ? Ou est-ce qu’elle se contente de colmater les brèches avec du scotch et des prières ?
Parce qu’une chose est sûre : si ce projet pilote fonctionne « à la satisfaction des usagers » (formule magique des appels d’offres), d’autres villes suivront. Et demain, ce ne seront plus des agents privés qui patrouilleront, mais des robots de surveillance ou des IA qui décident qui mérite d’être contrôlé.
La sécurité publique devient un marché. Et les citoyens, des clients.
La dernière ligne
Clermont a choisi sa voie. Pas la vôtre. Mais si vous passez par la place de Jaude dans les prochains mois, vous croiserez peut-être un de ces nouveaux gardiens de l’ordre. Demandez-lui qui il représente vraiment.
*(Et si la réponse vous déplaît, sachez que vous n’aurez pas le choix.)