Le CHRU de Nancy achète une caméra TEP inutile pour ses patients, et ses médecins ne s’en cachent pas
Un matin de janvier, dans le service de médecine nucléaire du CHRU de Nancy, un technicien a branché la nouvelle caméra TEP. Elle coûte 5 millions d’euros, financés par l’ARS Grand Est et l’établissement. Officiellement, c’est une avancée. Officieusement, les oncologues du CHU savent déjà qu’ils ne l’utiliseront pas.
Pourquoi ? Parce que le protocole national de prise en charge du cancer, signé par la Haute Autorité de Santé (HAS), interdit son usage pour la plupart des pathologies courantes. Et parce que les spécialistes locaux n’ont pas été consultés avant l’achat. « On nous a présenté ça comme une évidence, mais personne n’a vérifié si ça servait à quelque chose », lance un chef de service sous couvert d’anonymat. « Résultat : on va devoir justifier des dépenses inutiles, ou pire, mentir sur son utilisation. »
Un équipement surdimensionné pour des besoins limités
La caméra TEP du CHRU de Nancy est une Siemens Biograph Vision 600, l’une des plus performantes du marché. Elle permet de détecter des tumeurs avec une précision inégalée, surtout pour les cancers agressifs comme le mélanome ou le lymphome. Sauf que ces cancers représentent moins de 10 % des consultations en oncologie dans la région.
« On nous parle de révolution, mais en réalité, cette machine va surtout servir à faire des examens redondants », explique le Dr. Laurent Morel, oncologue au CHU et membre du comité régional de lutte contre le cancer. « Pour un cancer du poumon, par exemple, la TEP n’apporte rien de plus qu’une IRM classique. Et pourtant, on va continuer à la prescrire par habitude. »
Le problème ? Les temps d’attente. Avec cette machine, le CHRU pourrait théoriquement réduire les délais pour les examens complexes. Sauf que les oncologues n’ont pas les moyens humains pour exploiter son potentiel. « On a déjà du mal à gérer les 2 000 examens annuels actuels. Avec cette caméra, ça va empirer », ajoute Morel. Résultat : des patients en double-file, et des examens inutiles.
L’ARS et le CHU ont ignoré les protocoles, et les médecins
L’achat a été décidé en 2022, après un appel d’offres lancé par l’ARS Grand Est. Le CHRU de Nancy a été retenu parmi trois candidats, devant Strasbourg et Dijon. Pourtant, aucun oncologue n’a été associé à la décision. « On nous a dit : ‘Voilà, c’est décidé, vous allez l’avoir.’ Personne ne nous a demandé notre avis », raconte une radiologue du service.
Pire : la HAS a publié en 2023 un rapport limitant drastiquement les indications de la TEP. « Elle recommande son usage uniquement pour les cancers rares ou métastatiques », précise le Dr. Morel. « Or, dans notre région, 80 % des cancers diagnostiqués ne rentrent pas dans ces critères. »
Pourtant, l’ARS et le CHU ont maintenu leur choix. « C’est une question de prestige, pas de santé publique », estime un cadre hospitalier. « On veut être à la pointe, même si ça ne sert à rien. »
Qui paiera l’addition ? Les patients, indirectement
Le financement de la machine repose sur deux sources :
- Un prêt de 3 millions d’euros auprès de la Banque des Territoires, remboursable sur 10 ans.
- Un surcoût de 2 millions intégré dans le budget de l’ARS Grand Est, qui doit être compensé par des économies ailleurs.
Problème : ces économies n’existent pas. « On nous parle de ‘réorganisation des flux’, mais en réalité, ça signifie qu’on va devoir supprimer des postes ailleurs », prévient un syndicaliste du CHRU. « Et qui va payer ? Les infirmières, les manipulateurs radio, les patients qui attendront plus longtemps. »
« Une caméra à 5 millions, c’est comme acheter une Ferrari pour rouler en ville », résume le Dr. Morel. « Ça impressionne, mais ça ne change rien à la réalité. »
Le vrai enjeu : la médecine nucléaire en crise de légitimité
Derrière ce dossier, il y a une question plus large : celle de la sur-médicalisation. La France dépense plus de 4 milliards d’euros par an en imagerie médicale, avec des résultats souvent médiocres en termes de survie des patients.
« On achète des machines parce que c’est visible, pas parce que c’est utile », analyse un expert en santé publique. « La TEP, c’est comme les scanners 3D dans les hôpitaux : ça fait joli, ça donne l’impression d’avancer, mais ça ne guérit pas. »
Au CHRU de Nancy, personne ne conteste la qualité de la machine. Mais tout le monde sait qu’elle ne servira pas à grand-chose. « On va devoir trouver un moyen de la justifier, sinon l’ARS va nous demander des comptes », reconnaît un cadre.
La vraie question n’est pas : « Cette caméra est-elle performante ? » Mais : « Pourquoi a-t-on dépensé 5 millions pour un équipement dont personne n’a besoin ? »
La machine est là. Maintenant, il faut l’utiliser, ou faire semblant
À ce jour, la caméra TEP du CHRU de Nancy n’a pas encore été utilisée pour un patient. « On attend les protocoles, les formations, l’autorisation de la HAS… », explique un technicien. « En réalité, on attend que quelqu’un assume la responsabilité de ce gâchis. »
Ce qui est sûr, c’est que les patients ne verront pas la différence. Ceux qui auront besoin d’une TEP iront à Strasbourg ou à Dijon, comme avant. Ceux qui n’en ont pas besoin continueront à subir des examens inutiles.
« On nous vend des miracles, mais au final, c’est toujours les mêmes qui trinquent », conclut le Dr. Morel. La prochaine fois qu’on vous parlera d’innovation médicale, demandez-vous : à qui ça profite vraiment ?