En 2024, les chefs se disputent encore sur les mêmes vieux dossiers
Le 15 mars dernier, à Genève, les ministres suisses ont encore une fois aligné leurs chaises en cercle pour discuter. Au menu : l’économie qui traîne, la santé qui s’effrite, les sans-abri qui pullulent, les jeunes qui s’en vont, le français qui recule, et l’immigration qui divise. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est le sentiment que les mêmes problèmes reviennent, année après année, avec les mêmes débats et les mêmes impasses.
Pourtant, les chiffres, eux, ne mentent pas. Selon l’Office fédéral de la statistique, 1 personne sur 10 en Suisse vit sous le seuil de pauvreté, et ce taux explose chez les jeunes. À Lausanne, les centres d’accueil d’urgence ont enregistré +23 % de demandes en 2023 par rapport à 2022. Et le français ? À Genève, 40 % des enfants scolarisés parlent davantage le portugais ou l’arabe à la maison que le français. Ces nombres ne sont pas des alarmes, ce sont des constats. Alors pourquoi les solutions tardent-elles ?
L’économie, ce serpent qui mord sa queue
Le Conseil fédéral aime parler de croissance, mais les usines ferment. À Neuchâtel, l’entreprise RUAG a licencié 150 employés en six mois, invoquant la « concurrence asiatique ». Pendant ce temps, les salaires stagnent. Une étude de l’Union syndicale suisse (USS) montre que le pouvoir d’achat a reculé de 3 % depuis 2020 pour les ménages modestes. Pourtant, les ministres continuent de vanter les mérites du « marché du travail flexible ». Flexible pour qui ? Pas pour ceux qui enchaînent les contrats précaires.
Et puis il y a les subventions. Le gouvernement injecte des milliards dans les entreprises « stratégiques », comme les géants pharmaceutiques, mais les PME du Valais peinent à trouver des prêts. À quoi bon parler d’innovation si la moitié des petites boîtes étouffent faute de liquidités ?
Le pire ? Personne ne veut assumer les choix. La gauche crie à l’austérité, la droite à la régulation étouffante. Résultat : on tourne en rond.
La santé, un service public à deux vitesses
À l’hôpital de Sion, les urgences sont saturées. En 2023, 12 % des patients ont attendu plus de 6 heures avant d’être pris en charge. Pourtant, les lits sont là. Le problème ? Les infirmières manquent. Et pour les recruter, il faut soit payer des salaires décents (ce que les cantons refusent), soit importer des soignants de l’étranger (ce qui crée des pénuries ailleurs).
Le Conseil fédéral a voté un plan pour former 1 000 infirmières de plus d’ici 2026. Un chiffre ridicule quand on sait que la Suisse a besoin de 5 000 renforts immédiats. Alors oui, on va former des gens… dans trois ans. Bravo.
Et parlons des médicaments. Depuis janvier, certains antidépresseurs ne sont plus remboursés à 100 %. Les patients doivent débourser 20 francs par boîte. Une broutille ? Pour un sans-emploi, c’est l’équivalent d’un repas. Pourtant, le gouvernement ose parler de « responsabilité individuelle ».
L’itinérance, le problème qu’on voit sans le régler
À Zurich, 3 200 personnes dorment dans la rue chaque nuit. Trois mille. Pas des chiffres de crise, des chiffres de normalité. Les municipalités ont lancé des « places d’hébergement d’urgence ». Problème : ces places coûtent 120 francs par nuit et par personne. Avec ce budget, on pourrait loger quelqu’un dans un studio déccent pour deux mois. Mais non. On préfère les tentes et les couvertures thermiques.
Le Conseil national a débattu de la question en février. Les arguments ? « Il faut éviter la surpopulation dans les centres. » « Il faut éviter les conflits avec les riverains. » Personne n’a dit : « Et si on donnait simplement un toit à ces gens ? »
À Genève, la Ville a testé un projet pilote : loger des SDF dans des logements sociaux à loyer modéré. Résultat ? 30 % d’entre eux ont trouvé un emploi en six mois. Preuve que ça marche. Pourtant, le modèle n’est pas généralisé. Pourquoi ? Parce que ça coûterait « trop cher ».
Les jeunes, ces oubliés de la transition
En 2023, 18 000 jeunes Suisses ont quitté le pays pour travailler ailleurs. 18 000. Le gouvernement parle de « fuite des cerveaux ». En vrai, c’est une hémorragie. À Bâle, une usine de machines-outils a dû embaucher 80 % de ses nouveaux employés en Allemagne parce qu’aucune formation locale ne correspondait à leurs besoins.
Et les études ? À l’EPFL, 25 % des étudiants en informatique sont étrangers. Pourquoi ? Parce que les Suisses préfèrent monter leur start-up à Zurich plutôt que de rester sur les bancs. Le Conseil fédéral répond : « Il faut mieux payer les professeurs. » Oui, mais entre-temps, qui forme les ingénieurs de demain ?
Le pire, c’est l’hypocrisie. On pleure sur le déclin du français, mais les cantons romands réduisent les heures de cours de langue. À Lausanne, les lycéens ont 1h30 de français par semaine. Une heure trente. Pour contrer l’anglais, l’arabe et le portugais. On s’étonne après que les jeunes ne parlent plus la langue nationale.
L’immigration, le bouc émissaire commode
Le débat sur l’immigration est le seul où tout le monde a l’air d’avoir raison. La droite veut des quotas, la gauche des régularisations, le centre… se tait. Pourtant, les faits sont là : sans les travailleurs étrangers, les hôpitaux, les usines et les champs suisses fermeraient.
Mais attention, il ne faut pas le dire trop fort. À Neuchâtel, une manif contre les « abus » a réuni 500 personnes en janvier. Les slogans ? « Assez de la surpopulation ! » « On n’est pas une auberge espagnole ! » Personne n’a mentionné les 12 000 postes non pourvus dans le secteur de la santé.
Le gouvernement a durci les conditions pour les permis de travail. Résultat ? Les entreprises du Jura doivent maintenant chasser leurs employés étrangers pour les remplacer par des Suisses… qui n’existent pas. On tourne en rond, encore.
Alors, on fait quoi ?
Les ministres se réunissent, débattent, votent des motions. Ils prennent des décisions. Sauf qu’aucune ne change vraiment la donne.
Pourquoi ? Parce que les vrais leviers, l’argent, le pouvoir, les priorités, restent entre les mains de ceux qui ont déjà tout. Les autres, ceux qui galèrent, doivent se contenter de promesses.
La prochaine fois que vous entendrez un ministre parler de « solutions durables », demandez-lui une chose simple : « Combien de vos décisions ont vraiment amélioré la vie des gens depuis 2020 ? » La réponse, vous la connaissez déjà.
Et si, pour une fois, on arrêtait de tourner en rond ?