Le métier qui n’existe presque plus sur les CV
En 2023, selon l’Association des transports scolaires du Québec (ATSQ), il y avait 12 345 chauffeurs d’autobus scolaires en activité dans la province. Un chiffre qui cache une hémorragie : 1 chauffeur sur 3 a plus de 55 ans, et 42 % des postes restent vacants depuis au moins six mois. Pourtant, personne ne s’en émeut. Pourquoi ? Parce que personne ne voit ces hommes et ces femmes. Ils sont invisibles, comme si leur travail était une évidence, une rouage si petit dans la machine éducative qu’on oublie qu’il peut se gripper. Mario Caron, lui, il le sait. Il le sent dans ses lombaires, dans le volant qui vibre sous ses paumes, dans les regards des ados qui baissent les yeux quand il leur demande comment ça va. « Ils savent que je vais les déposer. Après, c’est comme si on n’existait plus. »
Le pire ? Les salaires ne suivent pas. En moyenne, un chauffeur d’autobus scolaire au Québec gagne entre 22 et 28 $ de l’heure, soit 1 200 $ net par mois de moins qu’un préposé aux bénéficiaires dans le même secteur. « On nous dit : “Vous avez un emploi stable.” Stable ? Oui. Mais à quel prix ? » lance Caron en serrant le volant, comme pour prouver qu’il tient encore debout. Le problème, c’est que beaucoup ne tiennent plus. Entre 2018 et 2023, le taux d’absentéisme dans le secteur a bondi de 34 %, selon les données internes de la Commission scolaire de Québec. Burn-out, troubles musculo-squelettiques, dépression : les diagnostics s’accumulent dans les dossiers médicaux, mais pas dans les débats publics.
Et puis il y a la paperasse. Chaque trajet, chaque élève, chaque incident doit être noté. Un chauffeur gère en moyenne 150 élèves par jour, soit 3 000 interactions par mois. « Vous croyez que c’est un jeu ? » rétorque Caron en jetant un regard vers son tableau de bord, où s’entassent des feuilles de présence à signer. « Moi, je conduis. Pas le temps de faire le secrétariat en plus. »
L’autobus, ce piège à solitude
Le pire, dans ce métier, ce n’est pas la fatigue. C’est l’isolement. Vous passez 8 heures par jour dans une boîte de métal, avec pour seule compagnie le bruit du moteur, les rires étouffés des enfants et, parfois, le silence quand personne ne monte. « Les gens croient que c’est un métier social. C’est l’inverse. Vous êtes seul. Vraiment seul. Même quand il y a 30 gosses à bord, vous êtes seul avec vos pensées. »
Mario Caron a vu défiler trois générations d’élèves. Certains sont devenus ses amis. D’autres, ses ennemis. Un jour, un ado lui a craché dessus. Un autre lui a volé son portefeuille. « Mais le pire, c’est quand ils te traitent comme un con. “Monsieur, vous pouvez aller plus vite ?”, Bien sûr que je peux aller plus vite, connard, mais t’as pas lu le panneau “école” ? » Il éclate de rire, mais son sourire ne dure pas. « Après, ils rentrent chez eux. Moi, je reste. »
La solitude, c’est aussi ça : personne ne vous défend. Quand un parent se plaint parce que son enfant a raté son bus, c’est toujours la faute du chauffeur. Quand un élève se fait mal, c’est toujours la faute du chauffeur. Quand un bus tombe en panne, c’est toujours la faute du chauffeur. « On est des boucs émissaires. Personne ne nous donne jamais raison. »
Et puis il y a les nuits. Les trajets de nuit, quand les élèves rentrent tard, quand les rues sont désertes et que la fatigue vous colle aux paupières. « Tu conduis, tu surveilles, tu t’assures que personne ne descend dans un coin sombre. Tu es flic, infirmier, baby-sitter et chauffeur. Tout ça en même temps. »
Le système qui ne veut pas voir
Pourtant, malgré tout ça, les gouvernements et les commissions scolaires continuent de serrer la vis. En 2022, la Commission scolaire de Montréal a supprimé 120 postes de chauffeurs pour « optimiser les coûts ». Résultat ? Des bus bondés, des retards, des enfants qui courent après les véhicules. « Ils nous disent : “Il faut faire des économies.” Mais à quel prix ? » s’emporte Caron. « Un enfant qui rate son bus parce qu’il y a trop de monde, c’est un enfant qui rate son école. Et après, on s’étonne que les résultats scolaires chutent. »
Le problème, c’est que personne ne veut entendre ça. Parce que parler des chauffeurs d’autobus scolaires, c’est parler d’un métier qui n’a pas de lobby. Pas de syndicat puissant. Pas de médiatisation. Juste des hommes et des femmes qui trimballent des gosses depuis 40 ans, en silence.
Et puis il y a l’avenir. Les jeunes ne veulent plus de ce métier. « Pourquoi ? Parce que c’est dur. Parce que c’est mal payé. Parce que personne ne te respecte. » En 2023, seulement 8 % des nouveaux embauchés avaient moins de 30 ans, selon une étude de l’Université Laval. Les autres ? Des retraités qui reviennent, des chômeurs qui n’ont pas le choix. Une main-d’œuvre de fortune.
Ce qui se passe quand les bus manquent
En 2021, dans la région de Sherbrooke, 17 écoles ont dû fermer leurs portes parce qu’il n’y avait plus assez de chauffeurs. Résultat ? Des parents qui doivent organiser eux-mêmes les trajets, des enfants qui se font déposer par des voisins, des ados qui prennent les transports en commun seuls. « C’est ça, la crise. Pas quand un bus est en retard. Quand il n’y a plus de bus du tout. »
Mario Caron a vu ça arriver. Il a vu les collègues partir, un à un. Il a vu les remplaçants arriver, puis repartir, épuisés. Il a vu les enfants grandir, devenir des parents, et revenir un jour lui demander : « Monsieur Caron, vous êtes toujours là ? », comme si c’était une surprise.
Aujourd’hui, il a 69 ans. Il pourrait prendre sa retraite. Il pourrait laisser tomber. Mais qui d’autre le fera ?
Le dernier trajet
Le 15 octobre 2024, Mario Caron prendra sa retraite. Pour de bon. Il a tenu jusqu’au bout, comme un vieux rocher au milieu d’une rivière qui s’érode. Mais son départ, ce n’est pas une fin. C’est un signal. Un signal que le système est en train de s’effondrer, sans que personne ne s’en aperçoive.
Parce que quand les derniers chauffeurs auront disparu, ce ne seront pas seulement des emplois qui auront disparu. Ce seront des enfants qui ne monteront plus dans ces bus. Ce seront des familles qui devront tout organiser seules. Ce sera l’école qui se désagrège, brique par brique, parce que personne ne veut voir que sans ces hommes et ces femmes, rien ne tourne plus.
Mario Caron le sait. Et lui, au moins, il a eu le courage de le dire.