400 000 voix paysannes étouffées sous le béton

Le *Chant Végétal* de la Compagnie Le Désert en ville exhume les mots de Marcel Delpastre, poète limousin oublié. Mais ce spectacle qui célèbre la terre et les voix populaires reste un exercice de style, alors que l’agriculture paysanne française perd 20 000 exploitations par an (INSEE, 2023). Entre hommage posthume et impuissance face à la disparition des savoirs, où s’arrête l’art et où commence l’illusion ?

Publié le 16 septembre 2026 à 08:19
400 000 voix paysannes étouffées sous le béton

Le premier soir, ils ont chanté avec les racines.

Pas avec des microphones, pas avec des amplis, mais avec des gosiers qui connaissent le poids d’une journée de labour, le craquement du gel sur les noyers, le silence des champs après la moisson. La Compagnie Le Désert en ville a ressorti les poèmes de Marcel Delpastre, ce paysan limousin qui écrivait comme on bêche : droit, sans fioritures, avec cette rage sourde de ceux qui voient leur monde s’effriter. Ses vers, gravés dans le temps des saisons, résonnent aujourd’hui comme un avertissement. Pourtant, sur scène, ça sonne surtout comme un joli objet culturel, utile pour remplir les salles vides des festivals, mais pas assez pour faire trembler les politiques agricoles.

Delpastre, mort en 1986, avait tout compris avant tout le monde : la terre n’est pas qu’un terrain, c’est une mémoire. Ses Cantiques des terres mélangent prières et malédictions, louanges et jurons, comme si la langue elle-même était labourée. Le Désert en ville en a fait un spectacle poético-musical, avec un chœur qui module les mots entre plainte et hymne. Le résultat ? Une esthétique dépouillée, presque minimaliste, où les voix s’élèvent comme des bruits de vent dans les blés. Sauf que les blés, aujourd’hui, c’est rare. Très rare.

Le problème, c’est que personne ne veut entendre ça.

En 2023, la France comptait encore 380 000 exploitations agricoles (INSEE). En 1988, année de la première publication des Cantiques, elles étaient deux fois plus nombreuses. 20 000 fermes disparaissent chaque année, avalées par les méga-bassines, les OGM et les subventions qui favorisent les géants. Delpastre, lui, écrivait pour les derniers : ceux qui résistent avec des outils rouillés, des dettes et une obstination de pierre. Son œuvre, c’est le dernier cri d’une civilisation agricole qui s’éteint. Pourtant, sur les scènes parisiennes ou lyonnaises, on en fait un décor. Un joli décor.

Le spectacle évite soigneusement le pathos. Pas de larmes, pas de discours. Juste des voix qui montent, descendent, se répondent comme des échos dans une vallée. Le public écoute, ému, mais sans savoir quoi faire de cette émotion. Faut-il militer ? Boycotter ? Pleurer ? Non. Il faut surtout regarder ailleurs. Parce que Delpastre, lui, ne pleurnichait pas. Il hurlait. Ses poèmes sont truffés de colère, cette colère sourde des hommes qui voient leurs enfants quitter les campagnes pour aller crever en ville. « On nous vole la terre, et on nous vole les mots pour le dire », écrivait-il en 1978. Aujourd’hui, on nous vole même le souvenir de cette colère.

Le Désert en ville fait un travail de mémoire. Mais la mémoire, ça ne nourrit pas.

Le spectacle dure une heure. Suffisant pour sentir le poids des siècles, insuffisant pour changer quoi que ce soit. Entre les mains des artistes, Delpastre devient un prétexte esthétique. Entre les mains des politiques, il serait un symbole à brandir. Sauf que les politiques, ils ont d’autres symboles. Des tracteurs, des logos de coopératives, des promesses de « transition agroécologique » qui sentent le greenwashing à plein nez.

Il y a un moment, dans le spectacle, où le chœur répète en boucle : « La terre n’est pas à vendre. » C’est beau. C’est vrai. C’est aussi complètement inutile. Parce que la terre, elle, se vend. Tous les jours. À des fonds d’investissement, à des promoteurs, à des multinationales qui achètent des hectares pour spéculer sur les prix des denrées. En 2022, la France a perdu 120 000 hectares de terres agricoles au profit de l’urbanisation et des infrastructures (Ministère de l’Agriculture). Personne ne chante ça. Personne ne le crie.

Alors à quoi bon ce spectacle ?

À rien, si ce n’est à rappeler que l’art peut être un miroir. Un miroir qui reflète ce que la société refuse de voir. Delpastre, lui, ne se contentait pas de regarder. Il agissait. Il a milité, il a manifesté, il a écrit des pamphlets contre les grands propriétaires terriens. Le Désert en ville, eux, se cantonnent à la scène. C’est leur droit. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas de la résistance, c’est de la poésie. Et la poésie, ça ne fait pas reculer les bulldozers.

Pourtant, il y a des instants où ça frôle. Quand les voix du chœur s’unissent pour imiter le vent dans les sapins, ou le grincement d’une charrette sur un chemin de terre, on se dit que quelque chose de vivant persiste. Même si c’est juste dans l’imaginaire. Même si ça ne changera rien.

Le vrai scandale, c’est que ça pourrait changer quelque chose.

Delpastre avait un public. Pas des milliers, non. Juste ceux qui savaient encore ce que c’était, travailler la terre jusqu’à en avoir les mains en sang. Aujourd’hui, ces gens-là sont rares. Trop rares pour que leur voix porte. Alors on la met en boîte, on la sort pour les festivals, on la vend comme un objet d’art. Comme si la mémoire pouvait se monétiser.

Le spectacle se termine par un silence. Un vrai. Pas celui des salles de concert où tout le monde attend la fin pour applaudir. Non, un silence comme celui qui tombe après l’orage, quand plus personne n’ose parler, parce que les mots ont été épuisés. C’est à ce moment-là que le public se lève, lentement, comme après une messe. Certains sourient. D’autres ont les yeux humides. Personne ne sait quoi faire de cette émotion. Personne ne sait quoi faire, tout court.

Alors on retourne à sa vie.

Et la terre, elle, continue de se vendre.

*Marcel Delpastre, Cantiques des terres, Éditions de la Différence, 1988. *Chiffres INSEE 2023 : source (agriculture et territoires). Perte de terres agricoles 2022 : Rapport du Ministère de l’Agriculture, Artificialisation des sols, 2023.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie