La CFDT joue avec le feu en séparant les retraites de base et complémentaires
La centrale syndicale propose une revalorisation ciblée des pensions complémentaires, là où l’inflation ronge déjà les retraites de base. Une stratégie risquée qui divise même ses propres militants. Explications.
En 2023, un retraité sur trois vivait avec moins de 1 200 euros par mois après impôts, selon la DREES. Parmi eux, beaucoup dépendent à la fois de leur retraite de base (CNAV, MSA) et d’un complément (Agirc-Arrco, Ircantec). Problème : l’inflation a grignoté 15 % de leur pouvoir d’achat depuis 2020. Et la CFDT, qui réclame désormais une revalorisation différente entre les deux régimes, ne fait pas que diviser les retraités. Elle risque de braquer ses propres adhérents.
La centrale a toujours défendu l’idée d’une revalorisation automatique des pensions, indexée sur l’inflation. Sauf que cette fois, elle propose une exception : les retraites complémentaires (Agirc-Arrco) pourraient être revalorisées moins que les retraites de base. Justification officielle ? Les réserves des fonds de pension sont sous pression, et une hausse généralisée les viderait trop vite. Traduction : on protège les actifs au détriment des retraités.
C’est une première. Même la CGT, pourtant plus radicale, n’a jamais poussé aussi loin la segmentation. Et pour cause : les retraités des régimes complémentaires sont souvent les mêmes que ceux des régimes de base. Un ouvrier du BTP, par exemple, cotise à la fois à la CNAV et à l’Agirc-Arrco. Lui demander de choisir entre sa retraite de base et son complément, c’est comme lui demander de choisir entre sa jambe gauche et sa jambe droite.
Pourtant, la CFDT tient son raisonnement. Les réserves des complémentaires (1 200 milliards d’euros en 2023, selon la Caisse des dépôts) sont un argument massue. Si on les ponctionne trop, les cotisations futures exploseront. Résultat : les actifs paieront pour les retraités d’aujourd’hui. Une équation que même les libéraux ne contestent pas vraiment.
Mais voici le vrai problème : cette distinction crée un système à deux vitesses. Un cadre supérieur, qui a cotisé longtemps sur des salaires élevés, verra sa retraite complémentaire moins revalorisée qu’un ouvrier dont la retraite de base sera indexée sur l’inflation. Or, pour beaucoup de retraités, les deux sont indissociables. Un couple sur deux dépend à plus de 50 % de ses revenus de la complémentaire, selon une étude de la DREES en 2022. Les séparer, c’est jouer avec leur survie.
La CFDT invoque les réserves des complémentaires comme un rempart. Sauf que ces réserves ne sont pas une manne intouchable. Une partie est déjà engagée pour payer les pensions actuelles. Une autre est investie en obligations, dont la valeur fond comme neige au soleil depuis la hausse des taux. En 2023, les fonds de pension ont perdu 12 % de leur valeur en Bourse (source : France Assos Retraite).
Alors oui, il faut éviter le krach. Mais proposer une revalorisation moindre pour les complémentaires, c’est comme soigner une jambe en amputant l’autre. Les retraités des complémentaires sont déjà les grands perdants du système : leurs pensions ont baissé de 30 % en pouvoir d’achat depuis 2000, contre 20 % pour les retraites de base. Les leur faire encore reculer, c’est signer leur appauvrissement définitif.
Et puis, il y a l’hypocrisie : la CFDT critique depuis des années le système par points, où les cotisations dépendent des salaires. Pourtant, en proposant une revalorisation différenciée, elle réintroduit une logique de solidarité à la carte. Un retraité qui a bien cotisé (donc souvent un cadre) sera moins bien traité qu’un autre qui a cotisé peu (un ouvrier). C’est le retour du deux-speed, version retraite.
Pourtant, personne ne bronche. Pas même les gouvernements. Parce que c’est plus facile de laisser les syndicats se déchirer entre eux que de prendre des décisions impopulaires. La dernière réforme des retraites en 2023 a reporté à 2027 toute discussion sur les complémentaires. Comme si on enterrait le sujet sous des montagnes de rapports.
Le vrai enjeu ? Personne ne veut assumer la vérité : le système des retraites est en train de s’effondrer. Et la CFDT, en jouant les équilibristes, ne fait que retarder l’échéance. Sans jamais dire clairement ce qu’elle propose vraiment : soit une hausse des cotisations (donc une baisse des salaires), soit une baisse des pensions (donc une précarisation des retraités).
Dans les locaux de la CFDT, on évite soigneusement d’aborder le sujet. Pourtant, les militants des fédérations retraite savent une chose : cette stratégie de revalorisation différenciée va les diviser. D’un côté, les adhérents des régimes de base, souvent des ouvriers et des employés, qui attendent une hausse immédiate. De l’autre, les retraités des complémentaires, majoritairement des cadres, qui craignent pour l’avenir de leur pension.
Le paradoxe ? La CFDT a toujours été le syndicat des travailleurs précaires, des intouchables du système. Aujourd’hui, elle défend une mesure qui avantagerait relativement ceux qui ont déjà le plus. Comme si elle avait oublié sa base.
Reste une question : et si, au final, la CFDT perdait sur les deux tableaux ? Si les retraités des complémentaires lui reprochaient de les sacrifier, et si les retraités des régimes de base lui reprochaient de ne pas assez les défendre ? Dans ce cas, elle aura réussi l’exploit de se discréditer auprès de tous.
La vraie bataille ne fait que commencer. Et elle ne se jouera pas entre les régimes de base et complémentaires. Mais entre ceux qui veulent sauver le système tel quel, et ceux qui savent qu’il faut le démolir pour en construire un autre.
La CFDT a choisi son camp. Elle a tort.