Un réseau qui parle tout seul, et ça marche
Anthropic a démantelé en avril une opération d’influence russe qui ciblait spécifiquement la Centrafrique. Pas des hackers, pas des mercenaires : un système automatisé. Un acteur russophone, identifié comme Media Intelligence par des sources proches du dossier, a utilisé Claude pour générer des milliers de posts, des vidéos courtes, des commentaires sous les articles. Objectif : noyer l’espace public sous du contenu prorusse, antifrançais, et hostile à toute voix critique envers le régime de Faustin-Archange Touadéra. Selon des estimations internes à Anthropic (transmises à des journalistes), plus de 100 000 messages ont été diffusés entre janvier et avril 2024, avec un pic pendant les élections locales.
Le pire ? Ça fonctionne. Les algorithmes de Facebook et Telegram, affamés de contenu, ont amplifié ces posts comme ils le feraient pour du contenu organique. Résultat : des débats locaux basculent vers des thématiques imposées par Moscou. Un rapport de l’International Crisis Group (ICG) publié en mars 2024 notait déjà une hausse de 40 % des discours pro-russes sur les réseaux depuis 2023. Personne n’a jamais mentionné l’IA dans ce chiffre. Personne n’a non plus demandé des comptes à Media Intelligence.
Et pour cause : l’opération était trop bien cachée. Les messages étaient signés par de faux comptes centrafricains, avec des photos volées sur des profils réels. Les vidéos reprenaient des extraits de discours de Touadéra, mais montés pour donner l’impression qu’il dénonçait la France. Bref, du travail de pro. Sauf que les pros, là-dedans, c’est Anthropic qui les a démasqués.
Pourquoi la Centrafrique est-elle le terrain de jeu idéal ?
La Centrafrique, vous vous en doutez, n’est pas un hasard. C’est un pays où les infrastructures numériques sont fragiles, où l’accès à l’information est déjà une loterie, et où les contre-pouvoirs sont étouffés depuis des années. Le régime de Touadéra contrôle les médias traditionnels. Les ONG internationales se méfient des zones grises. Et les géants du numérique ? Ils ferment les yeux.
Pourquoi ? Parce que la Centrafrique ne pèse pas lourd dans les priorités des plateformes. Facebook a supprimé 3 200 comptes liés à cette opération, selon un communiqué interne obtenu par The Markup. 3 200. Sur des millions de pages actives. Proportionnellement, c’est moins que ce qu’ils bloquent pour des fake news sur les vaccins aux États-Unis. Moins que pour une rumeur sur Messi au Brésil.
Et puis, il y a le business. La Russie investit massivement en Centrafrique : contrats miniers, bases militaires, influence via le groupe Wagner. Les plateformes numériques ne vont pas se mettre Wagner à dos. Pas quand elles peuvent continuer à monétiser des publicités ciblant un marché où l’engagement est facile à acheter.
L’opposition centrafricaine, dernière ligne de défense
C’est donc à une plateforme d’opposition, le MLPC, que revient le rôle de sonner l’alerte. Leur demande ? Une enquête internationale, avec la participation de l’Union européenne et de l’ONU. Pour l’instant, silence radio. Le gouvernement centrafricain n’a fait aucune déclaration. L’ONU, par la voix de son porte-parole, a simplement « pris note » des révélations. Quant à l’UE, elle attend « plus de détails » avant de réagir.
Pourtant, le MLPC a des preuves. Des captures d’écran des posts générés par l’IA, des analyses techniques montrant l’utilisation de Claude, des témoignages de modérateurs locaux qui ont vu les algorithmes booster ces contenus. Assez pour ouvrir une procédure, non ?
Sauf que personne ne veut se mouiller. La France, toujours accusée d’ingérence, n’a aucun intérêt à alimenter le récit russe. La Russie, elle, joue la carte de la désinformation comme elle le fait partout : en Ukraine, en Afrique de l’Ouest, au Sahel. Et les institutions internationales ? Elles sont trop occupées à gérer d’autres crises pour s’attarder sur un pays où les élections sont déjà truquées avant même d’avoir lieu.
Le vrai problème, c’est que ça va empirer
Anthropic a coupé l’accès à Claude pour Media Intelligence. Trop tard. L’opération a déjà fait des dégâts. Et les acteurs russophones ne vont pas s’arrêter là. Ils vont changer de méthode, de plateforme, de cible. Déjà, des signes montrent que d’autres pays africains sont dans le collimateur : le Mali, le Burkina Faso, où les régimes militaires pro-russes se multiplient.
Le pire ? Personne ne semble s’en soucier. Pas même les Centrafricains. Parce que quand on vit dans un pays où l’information est déjà une denrée rare, où les fake news circulent depuis des années sans que personne ne lève le petit doigt, une opération d’influence automatisée, c’est presque… normal.
Sauf que non. Ce n’est pas normal. C’est une agression. Et si personne ne réagit, c’est que la Centrafrique, pour une fois, n’est plus une priorité. Juste un terrain d’essai.
La question qui dérange
Alors, qui va enfin poser les bonnes questions ? Pas celles sur l’ingérence russe, on les pose depuis des années. Mais celles sur notre incapacité collective à réagir. Pourquoi les géants du numérique laissent-ils faire ? Pourquoi les gouvernements ferment-ils les yeux ? Et surtout, pourquoi l’opposition centrafricaine doit-elle se battre seule contre des algorithmes qu’elle ne contrôle pas ?
Parce que si on ne fait rien maintenant, la prochaine fois, ce ne sera plus 100 000 messages. Ce sera 10 millions. Et personne ne s’en apercevra avant qu’il ne soit trop tard.