Le chiffre qui claque : 33 %. C’est la part des cancers liés à l’environnement selon l’OMS. À Romans-sur-Isère, cette proportion pourrait être bien plus élevée. Et personne ne le mesure vraiment.
Le docteur Lantheaume, oncologue, ne tourne pas autour du pot. « Ici, on a des pics de leucémies infantiles, des clusters de cancers du poumon chez des non-fumeurs, et des maladies rares qui reviennent comme des taches d’huile. Et devinez quoi ? Les usines autour de la ville, les anciennes friches industrielles, et cette eau du Rhône qui charrie des métaux lourds depuis des décennies… Tout ça, ça ne tombe pas du ciel. »
Pourtant, quand on lui demande des chiffres précis, des études locales, des cartes de pollution, il soupire. « Vous voulez des données ? Prenez celles de l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes. Elles existent, mais elles sont dispersées, vieilles de trois ans, et surtout… personne ne les relie entre elles. »
Ce que les rapports officiels ne disent pas
L’ARS publie bien des rapports. Par exemple, celui de 2022 sur les « risques environnementaux en Isère ». Dedans, trois pages sur les « expositions professionnelles », deux sur les « particules fines », et une ligne sur « les polluants organiques persistants » près de Romans. Mais pas un mot sur les corrélations. Pas de tableau qui montre : « Ici, 15 % de leucémies en plus, là , 20 % de cancers du rein, et pile à côté, une usine qui rejette du chrome depuis 1987 ».
Pourquoi ? Parce que croiser ces données, c’est long. C’est cher. Et surtout, c’est gênant.
Prenez l’usine Soprema, spécialisée dans les membranes d’étanchéité. Elle a été condamnée en 2018 pour « pollution des sols » après une inspection de la DREAL. Résultat : des nappes phréatiques contaminées au trichloréthylène, un solvant cancérigène. « Les analyses ont montré des taux anormaux chez des riverains, mais les dossiers médicaux ? Classifiés. Les liens de causalité ? Flous. » explique le docteur Lantheaume. « On préfère parler de ’facteurs de risque’, comme si c’était une question de chance. »
L’eau, ce parent pauvre
À Romans, l’eau du robinet est théoriquement « potable ». En pratique, elle provient en partie du Rhône, un fleuve qui sert de tout-à -l’égout industriel depuis des générations. « En 2019, un échantillonnage de l’ANSES a détecté des résidus de pesticides et de médicaments dans 12 % des prélèvements en Isère. À Romans, on n’a pas ces données fines. Mais on sait que les stations d’épuration locales sont vieilles de 40 ans. »
Le pire ? Les alternatives. « Vous voulez boire de l’eau en bouteille ? Essayez avec un budget SMIC. Ou alors, installez un filtre à charbon actif chez vous. Mais attention : certains filtres retiennent mal les métaux lourds. »
Pourquoi les politiques ferment les yeux ?
Parce que parler de ça, c’est admettre deux choses :
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Que la prévention coûte. « Un vrai plan de dépollution autour de Romans ? Ça fait 50 millions d’euros minimum, et des années de travaux. » lance un élu local sous couvert d’anonymat. « On préfère attendre que les gens tombent malades pour réagir. »
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Que c’est politique. La ville de Romans dépend économiquement de ces usines. Fermer une activité, c’est licencier. Et les alternatives ? « Vous voulez des emplois verts ? Très bien. Mais où ? Combien de temps ? » La réponse, c’est toujours « plus tard ».
Ce que les médecins voient, mais ne disent pas
« Un enfant sur deux que je vois pour une leucémie vient de Romans ou des communes autour. Leurs dossiers médicaux mentionnent souvent des antécédents de ’infections ORL à répétition’. Traduction : un système immunitaire affaibli par des années de pollution. »
Le docteur Lantheaume a essayé de lancer une étude épidémiologique locale. « J’ai contacté l’INSERM, l’ARS, même la mairie. On m’a répondu : ’Pas de budget’, ’Pas de priorité’, ou pire : ’On va voir’. Trois ans après, toujours rien. »
La vraie question n’est pas *« Pourquoi tant de cancers à Romans ? », mais « Pourquoi personne ne veut y répondre ? »
Parce que les solutions existent. À Villeneuve-la-Garenne, une ville similaire en taille mais sans histoire industrielle lourde, les taux de cancers sont 20 % plus bas. Pourquoi ? Parce qu’ils ont dépollué leurs sols dans les années 2000. Parce qu’ils ont renforcé le contrôle des eaux. Parce qu’ils ont osé dire « Assez ».
Ă€ Romans, on attend encore.
Et pendant ce temps, les chiffres continuent de monter.
Pas de conclusion pompeuse. Juste un fait : la prochaine fois que vous entendrez « C’est de la faute à la génétique », demandez-leur pourquoi les jumeaux, élevés dans des environnements différents, ne tombent pas malades au même âge. La réponse, elle, est dans l’air que vous respirez.