Le chiffre qui cloche : 60 % des femmes du Moyen-Chari ne font jamais de dépistage
En 2022, une étude du ministère de la Santé (rapport non publié, mais cité par les médecins lors de la conférence) a révélé que 60 % des femmes de 25 à 60 ans dans la région n’avaient jamais fait de mammographie. Pas une fois. Le cancer du sein, deuxième cause de mortalité chez les femmes en Afrique centrale, progresse en silence. « On nous dit que les femmes ont peur. Oui, elles ont peur. Mais pas de la même chose que vous. Elles ont peur de ce qu’on va trouver. Elles ont peur de la réaction de leur mari. Elles ont peur de la honte. Pas de la douleur de l’examen. » La gynécologue a marqué une pause. Personne n’a osé demander « Et les hommes, dans tout ça ? ». Pourtant, c’est une question cruciale. Parce que le dépistage, ça ne se fait pas tout seul. Il faut y aller. Et pour y aller, il faut en avoir envie. Or, dans cette région, l’envie manque. D’où viennent ces peurs ? De nulle part. Et partout à la fois.
Les médecins ont sorti les chiffres : en Centrafrique, le taux de dépistage du cancer du sein est estimé à 3 %. Trois pour cent. Pas une erreur de frappe. Trois pour cent des femmes concernées seulement. Pour les IST, c’est à peine mieux. « Le VIH, la syphilis, la gonorrhée… On nous parle toujours du préservatif. Mais personne ne parle des traitements. Personne ne parle du fait que si vous êtes infecté et que vous ne le savez pas, vous pouvez tuer quelqu’un. » Le spécialiste en maladies infectieuses a tapé du poing sur la table. « On a des médicaments. Des bons. Mais les gens ne les prennent pas parce qu’ils ne savent pas qu’ils en ont besoin. »
La conférence qui dérangeait trop
Pourtant, ce jour-là , à Sarh, quelque chose a changé. Les médecins n’ont pas fait leur habituel discours lisse. Ils ont parlé des fausses croyances : « Le cancer du sein, c’est une maladie de vieilles femmes. » Faux. « Les IST, ça n’arrive qu’aux prostituées. » Faux. « Si je n’ai pas mal, c’est que tout va bien. » Faux. Ils ont parlé des coûts : « Une mammographie coûte 15 000 FCFA. Soit deux fois le salaire moyen d’un enseignant. Alors oui, les gens ne viennent pas. » Ils ont parlé des hôpitaux : « À Sarh, il y a deux mammographes pour 500 000 femmes. Deux. » Ils ont même parlé des hommes, ce public qu’on oublie toujours : « Vous croyez que vos femmes, vos sœurs, vos mères, elles osent vous dire qu’elles ont mal à la poitrine ? Non. Alors vous, les hommes, vous feriez quoi si vous saviez ? »
La salle est restée silencieuse. Personne n’a posé de questions. Personne n’a demandé « Et après, on fait quoi ? ». Parce que la réponse, tout le monde la connaît déjà : on fait rien. Ou presque.
Les solutions existent. Elles ne sont pas utilisées
À l’hôpital de Sarh, il y a bien un programme de dépistage gratuit, financé par l’ONU et le gouvernement. « Mais il faut s’inscrire. Et personne ne le fait. » Le problème ? Les gens ne savent pas que ça existe. Ou alors, ils savent, mais ils ont peur. « On a essayé de faire des campagnes. Résultat ? Zéro. » Un des médecins a haussé les épaules. « Les gens ont besoin de voir. Pas d’écouter. »
Pourtant, des exemples fonctionnent ailleurs. Au Sénégal, par exemple, une campagne de dépistage mobile a permis de toucher 12 000 femmes en un an, avec un taux de participation de 78 %. « Pourquoi on ne fait pas la même chose ici ? » La question est restée sans réponse. Parce que la réponse est simple : l’argent manque. Parce que les priorités ne sont pas les mêmes. Parce que personne ne veut vraiment changer les choses.
Ce que les médecins n’ont pas dit (mais qu’ils pensent)
À la fin de la conférence, un étudiant a levé la main : « Donc, en résumé, on est tous condamnés ? » Le silence a été long. Puis la gynécologue a répondu, sèche : « Non. Vous êtes pas condamnés. Mais si vous ne faites rien, vous allez mourir. Point. »
Ce qu’ils n’ont pas dit, c’est que le vrai problème, ce n’est pas l’ignorance. C’est l’indifférence. Indifférence des pouvoirs publics, qui ferment les yeux. Indifférence des médias, qui ne parlent jamais de ces sujets. Indifférence des familles, qui préfèrent taire les maladies plutôt que d’en parler.
Ce qu’ils n’ont pas dit, c’est que la prévention, ça ne marche que si on la force. Que les campagnes, les affiches, les discours, ça ne sert à rien si personne ne bouge. Que pour que les choses changent, il faut du bruit. Du vrai. Pas des mots gentils.
La dernière question (celle qu’on ne pose jamais)
Alors, que faire ?
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Exiger. Exiger des dépistages gratuits. Exiger des campagnes qui parlent clair. Exiger des hôpitaux qui fonctionnent.
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Agir. Si vous êtes une femme, faites-vous dépister. Même si c’est cher. Même si c’est long. Même si vous avez peur.
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Parler. Parlez-en autour de vous. Pas en chuchotant. En criant, si nécessaire.
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Ne plus attendre. Parce que les médecins, ils sont là . Les solutions, elles existent. Mais si vous ne bougez pas, rien ne bougera.
La conférence est finie. Les étudiants sont rentrés chez eux. Les médecins ont rangé leurs dossiers. Demain, ils recommenceront. Parce que la prochaine fois, ce sera pire. Et que personne ne viendra.