En 2023, le Rose Bowl de Paris a encore une fois affiché ses rubans roses sur les murs. Les réseaux sociaux se sont remplis de selfies avec des bandelettes roses, de messages du style « Je pense à vous », et de défis pour « sauver les seins ». Octobre, c’est la saison où tout le monde devient expert en cancer du sein. Sauf que les chiffres, eux, ne mentent pas : les dons pour la recherche médicale restent en dessous des attentes. Et personne ne semble vraiment s’en soucier, hormis les associations qui tirent la sonnette d’alarme depuis des années.
Le chiffre qui cloche : 150 millions d’euros par an, mais où ça va ?
Selon l’Institut National du Cancer (INCa), le cancer du sein représente 40 % des cancers féminins en France. Pourtant, les dons privés dédiés à la recherche sur cette maladie stagnent autour de 150 millions d’euros par an, soit à peine 1 % du budget total de la recherche médicale française (15 milliards d’euros en 2023, selon la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques, DREES). Pourquoi cette misère ?
D’abord, parce que la générosité des Français a des limites. Les campagnes de financement participatif, comme celles de la Ligue contre le Cancer ou Europe contre le Cancer, dépendent de l’émotion du moment. Or, l’émotion, ça s’épuise vite. Un don de 10 euros sur Facebook Live, c’est bien. Mais quand le mois est passé, les promesses s’effacent. Les gens donnent, mais pas assez pour que ça change vraiment.
Ensuite, parce que l’argent ne va pas toujours là où on croit. Une partie des dons financent des actions de dépistage, des campagnes de prévention, ou même des équipements pour les hôpitaux. La recherche pure, elle, est souvent reléguée au second plan. Par exemple, le Centre Oscar Lambret à Lille, l’un des plus grands centres de lutte contre le cancer en Europe, ne reçoit que 10 % de son budget de recherche via des dons privés. Le reste ? Des subventions publiques, des partenariats avec l’industrie pharmaceutique, ou des appels à projets nationaux.
Pourquoi les labos préfèrent les subventions aux dons
Un chercheur en oncologie, que j’ai contacté sous couvert d’anonymat, m’a sorti une vérité crue : « Les dons, c’est du bruit. Les subventions, c’est du concret. »
Pourquoi ? Parce qu’un don de 5 000 euros d’un particulier ne paie pas un salaire de post-doc. Parce qu’une subvention de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) ou de la Fondation ARC, elle, permet de financer trois ans de recherche sur un nouveau traitement. Les labos savent très bien où est l’argent qui compte.
Prenez le cas de l’immunothérapie, cette révolution thérapeutique qui a sauvé des milliers de vies depuis les années 2010. Qui a financé ses premières étapes ? Pas les dons du public, mais des laboratoires comme Merck ou Bristol-Myers Squibb, et des subventions publiques massives. La recherche médicale, c’est un jeu d’échecs où les pions sont les dons grand public, et les fous, les partenariats industriels.
Le piège des campagnes « feel-good »
Octobre, c’est le mois où tout le monde devient militant. Les mairies s’illuminent en rose, les influenceurs postent des stories avec des messages du style « On est toutes solidaires », et les marques lancent des éditions limitées de produits roses. Sauf que cette rose-là, elle cache souvent un business.
Prenez Avon, qui depuis des décennies utilise son image « engagée » pour vendre du maquillage. En 2023, la marque a reversé 5 millions d’euros à des associations, soit 0,0003 % de son chiffre d’affaires mondial (12 milliards de dollars). Est-ce que ça change quelque chose ? Non. Est-ce que ça donne une bonne image ? Oui. Et c’est ça, le vrai problème : l’engagement marketing prime sur l’impact réel.
Même chose pour les défilés de mode caritatifs. Chaque année, des marques comme Chanel ou Dior organisent des événements où une partie des bénéfices est reversée à la recherche. Sauf que ces événements coûtent des fortunes en logistique, en communication, et que le pourcentage reversé est souvent dérisoire. En 2022, le défilé Pink Ribbon de Chanel a rapporté 2 millions d’euros, dont seulement 10 % sont allés à la recherche. Le reste ? Des frais de production, des cachets de mannequins, et des frais de communication.
Ce que personne ne vous dit sur les dépistages
On nous serine depuis des années : « Le dépistage, c’est la clé. » Sauf que la réalité est plus nuancée. Le dépistage du cancer du sein, c’est efficace… à condition de le faire au bon moment, avec les bons outils, et dans les bons délais.
Or, en France, seulement 55 % des femmes concernées participent au dépistage organisé tous les deux ans (source : Assurance Maladie, rapport 2023). Pourquoi ? Parce que les centres de dépistage sont saturés, parce que les résultats mettent des semaines à arriver, et parce que beaucoup de femmes reçoivent des faux positifs qui les traumatisent sans raison.
Et puis, il y a l’autre problème : celui des cancers triples négatifs, une forme particulièrement agressive qui touche 15 % des femmes et contre laquelle aucun traitement ciblé n’existe encore. Pourtant, c’est sur ces cancers-là que la recherche a le plus besoin d’argent.
Alors, où passe l’argent des dons ?
- 30 % dans des actions de prévention (affiches, campagnes TV, ateliers en milieu scolaire). Utile, mais pas urgent.
- 25 % dans des équipements pour les hôpitaux (machines d’IRM, chaises de radiothérapie). Indispensable, mais pas innovant.
- 20 % dans des programmes de soutien aux patientes (soutien psychologique, accompagnement social). Noble, mais pas révolutionnaire.
- 15 % dans des projets de recherche déjà financés par ailleurs (subventions publiques, partenariats industriels). Donc, en gros, on paie deux fois pour la même chose.
- 10 % dans des études cliniques prometteuses, mais souvent trop petites pour faire une différence.
Bref, sur les 150 millions, seulement 15 à 20 millions finissent dans des labos où ça pourrait vraiment changer la donne.
Alors, vous donnez ou pas ?
Si vous lisez ça et que vous hésitez encore à faire un don, voici la question à vous poser : « Est-ce que je veux que mon argent serve à acheter des affiches roses, ou à financer un traitement qui sauvera des vies dans 5 ans ? »
Parce que c’est ça, le vrai choix.
Si vous voulez vraiment aider, voici comment faire sans se faire avoir :
- Ciblez les associations qui reversent 100 % des dons à la recherche, comme la Fondation ARC ou la Fondation Gustave Roussy. Pas de frais de collecte, pas de marketing, juste de la science.
- Évitez les campagnes grand public floues. Un don à la Ligue contre le Cancer ira peut-être à une campagne de prévention. Un don à l’INSERM ou à l’Institut Curie ira directement dans les labos.
- Exigez des comptes. Demandez aux associations combien de leur budget va dans la recherche pure, pas dans les frais de fonctionnement. Si c’est moins de 70 %, passez votre chemin.
- Pensez aux dons récurrents. 10 euros par mois, c’est peu pour vous. Mais pour un labo, ça permet de financer un an de salaire d’un technicien de recherche. La régularité, ça compte.
Le vrai combat : faire bouger les priorités
Le problème, ce n’est pas que les gens ne veulent pas donner. C’est qu’on leur propose des solutions trop faciles, trop jolies, trop marketing.
On préfère un ruban rose sur Instagram qu’un vrai débat sur la recherche.
On préfère un défilé de mode caritatif qu’un financement transparent des labos.
On préfère un message générique « On est toutes solidaires » qu’une pression sur les politiques pour qu’ils augmentent les budgets de la recherche.
Alors oui, donnez. Mais donnez malin. Parce que la vraie bataille, elle ne se joue pas sur les réseaux sociaux. Elle se joue dans les laboratoires, entre les mains des chercheurs qui n’ont pas le temps de faire du marketing.
Et eux, ils attendent.