Pourquoi cette alerte tombe à l’eau ?
Santé publique a publié son communiqué le 3 septembre, avec des conseils classiques : éviter les zones boueuses après les pluies, surveiller les symptômes (toux persistante, fièvre, fatigue extrême). Sauf que. Sauf que personne ne lit ces alertes. Pas les médecins généralistes, pas les propriétaires de chiens, pas même les promeneurs du parc Hanlan, où les sols sont particulièrement contaminés. Pourquoi ? Parce que la blastomycose, c’est l’oublié des maladies infectieuses. Une maladie qui se niche dans la terre humide, qui attend qu’un chien creuse ou qu’un enfant joue dans la boue pour frapper. Et une fois qu’elle a mordu, elle ne lâche pas. Les antibiotiques classiques ne marchent pas. Il faut des traitements lourds, des mois de prise, et même là, les séquelles sont fréquentes : poumons à jamais fragiles, risques de rechute à vie.
Pourtant, les autorités locales minimisent. Le Dr. Lisa Chen, directrice de Santé publique Sudbury, a déclaré dans une entrevue à CBC Nord que « les risques pour la population générale restent faibles ». Faibles ? Avec 120 cas en huit mois, c’est quoi, « faible » ? En 2022, une étude de l’Université de Toronto (publiée dans Medical Mycology) estimait que 1 cas sur 5 se terminait par une hospitalisation, et que 10 % des patients développaient des complications graves, comme des infections osseuses ou des lésions cérébrales. Des chiffres que personne ne cite dans les communiqués.
Et puis il y a le problème des chiens. Les vétérinaires de Sudbury disent recevoir au moins un appel par semaine pour des animaux présentant des symptômes suspects. Mais les propriétaires hésitent à faire tester leur bête par peur des coûts (un diagnostic coûte entre 200 et 400 $, et le traitement, s’il est nécessaire, peut dépasser 2 000 $). Résultat : des chiens meurent à la maison, et la maladie continue de se propager dans l’environnement.
Le vrai problème, c’est que personne ne cartographie les zones à risque. Les autorités savent que la blastomycose est liée aux sols riches en matière organique, aux lacs et aux rivières. Mais elles ne publient pas de cartes précises. Pas de panneaux d’avertissement dans les parcs. Rien. Juste un communiqué vague, et l’espoir que les gens « fassent attention ». Comme si c’était une grippe.
Ce que les médecins ne vous diront pas
Les symptômes de la blastomycose ressemblent à ceux de la grippe ou d’une pneumonie : toux, fièvre, essoufflement. Sauf que. Sauf que si vous avez passé du temps dans la nature près de Sudbury ces derniers mois, et que vous présentez ces symptômes depuis plus de trois semaines, vous devez exiger un test spécifique. Pas une radio basique, pas un simple prélèvement de sang. Un test PCR ou une culture pour Blastomyces dermatitidis, le champignon responsable. Parce que si vous attendez trop, les lésions pulmonaires peuvent devenir permanentes. Et si le champignon migre (ce qu’il fait dans 10 à 20 % des cas), vous pouvez vous retrouver avec des abcès au foie, aux os, ou pire : une méningite.
Pourtant, la plupart des médecins de famille ne pensent même pas à cette possibilité. « C’est rare », disent-ils. Oui, c’est rare. Jusqu’à ce que ça ne le soit plus. En 2021, une épidémie dans le Wisconsin (États-Unis) avait forcé les autorités à fermer des parcs après 140 cas humains en trois mois. Ici, à Sudbury, on est à 120 cas, et personne ne bronche. Pas même les médias locaux, qui ont à peine couvert l’alerte de Santé publique.
Le silence est complice. Parce que parler de la blastomycose, c’est admettre que les sols de la région sont contaminés. Que les pluies de cet été ont aggravé la situation. Que les promeneurs, les chasseurs, les propriétaires de chiens sont en danger. Et admettre ça, c’est aussi admettre que les autorités n’ont pas de plan. Pas de surveillance active. Pas de recherche pour comprendre pourquoi cette année a été si mauvaise.
Les zones mortes de l’information
Il y a un détail qui saute aux yeux : aucune donnée sur les cas autochtones. Santé publique parle de « résidents », mais jamais des Premières Nations environnantes, comme la communauté de Missanabie ou les territoires traditionnels des Algonquins. Or, ces populations sont souvent les premières touchées par les maladies liées à l’environnement, parce qu’elles passent plus de temps en forêt, parce qu’elles dépendent des ressources naturelles, et parce que l’accès aux soins est moins bon. En 2020, une étude de l’Agence de la santé publique du Canada avait souligné que les Inuits et les peuples autochtones du Nord avaient un taux d’hospitalisation pour maladies infectieuses liées à l’environnement 3 fois supérieur à la moyenne nationale. La blastomycose n’était pas citée, mais elle aurait dû l’être.
Pourquoi personne ne creuse ? Parce que les données manquent. Parce que les tests ne sont pas systématiques. Parce que les hôpitaux de la région, déjà sous pression, ne signalent pas systématiquement les cas suspects à Santé publique. C’est un trou noir.
Et puis il y a le lobby des activités récréatives. Sudbury mise sur son image de ville verte, de porte d’entrée vers les lacs et les forêts. Fermer des parcs, interdire les chiens en période de pluie, ce serait mauvais pour le tourisme. Alors on fait semblant de ne rien voir. On publie un communiqué, on croise les doigts, et on attend que ça passe.
Ce qui se joue derrière les chiffres
La blastomycose n’est pas une maladie nouvelle. Elle existe depuis des décennies, surtout dans les zones humides de l’Ontario, du Québec et des États du Midwest américain. Mais depuis 2018, les cas augmentent. Pourquoi ? Les scientifiques ont quelques pistes : le réchauffement climatique, qui prolonge la saison des pluies et favorise la prolifération du champignon ; la déforestation, qui perturbe les écosystèmes et concentre les spores dans le sol ; et l’urbanisation, qui pousse les animaux sauvages (ratons laveurs, castors) à s’approcher des zones habitées, donc à disperser les spores plus près des humains.
Sauf que personne ne finance de recherches sur le sujet. Pas les gouvernements provinciaux, pas le fédéral. Parce que la blastomycose, c’est la maladie des pauvres. Celle qui frappe les travailleurs de la forêt, les chasseurs, les familles modestes qui n’ont pas les moyens de consulter rapidement. Pas celle des urbains aisés, qui attrapent peut-être une grippe et vont voir un médecin en ville.
Le vrai scandale, c’est l’absence de scandale. Pas de mobilisation. Pas de débats publics. Juste un communiqué de Santé publique, et l’espoir que les gens « fassent attention ». Comme si c’était une question de bon sens.
Alors, que faire ?
Si vous avez un chien, faites-le tester. Pas seulement en cas de symptômes, mais si vous promenez votre animal près des zones boueuses, des lacs ou des forêts après de fortes pluies. Les vétérinaires de Sudbury disent avoir des listes d’attente pour les tests de blastomycose. Exigez une place.
Si vous présentez des symptômes respiratoires persistants et que vous avez passé du temps en extérieur ces dernières semaines, insistez pour un test spécifique. Pas une radio, pas un prélèvement standard. Dites clairement : « Je veux un test pour la blastomycose. » Si votre médecin refuse, allez en clinique spécialisée. À Sudbury, l’hôpital régional a un service d’infectiologie qui peut vous orienter.
Et si vous vivez près d’un lac ou d’une zone humide, portez un masque en cas de travaux de jardinage ou de nettoyage de fossés. Oui, ça semble excessif. Mais la blastomycose ne se soigne pas avec de l’aspirine.
Le reste ? À vous de voir. Parce que les autorités ne bougeront pas. Elles attendront que les chiffres redescendent, ou qu’une autre épidémie plus médiatique attire l’attention. En attendant, les sols de Sudbury restent contaminés. Les chiens continuent de mourir. Et les humains, eux, toussent.
C’est comme ça que ça se passe, quand une maladie n’intéresse personne.