Un défilé qui ne change rien à la maladie
Les robes sont belles. Les photos aussi. Sur les réseaux sociaux, on voit des femmes souriantes, élégantes, presque heureuses. Comme si le cancer du sein était une étape de plus dans une vie de luxe, une parenthèse esthétique avant de retourner à la normale. Sauf que la normale, pour elles, c’est souvent des séances de chimiothérapie, des cicatrices, des examens interminables, des nuits blanches à compter les heures avant la prochaine perfusion.
Pourtant, personne ne parle de ça. Pas ce jour-là, en tout cas. On préfère les images qui font joli. Les patientes en robe de soirée, c’est vendeur. C’est Instagramable. C’est bien plus facile à digérer qu’une femme en pleurs dans un fauteuil d’hôpital, un drain qui suinte, une voix qui tremble.
Romuald Bertrand, le couturier qui a habillé ces femmes, explique dans un communiqué que son objectif était de « redonner confiance ». Confiance en quoi ? En leur apparence ? En leur corps ? En la vie ? Le cancer du sein, lui, ne redonne rien. Il prend. Il détruit. Il laisse des séquelles physiques et psychologiques qui durent des années. Une robe, même signée, ne guérit pas. Une photo, même retouchée, ne soulage pas.
Mais bon. Au moins, elles ont défilé. Au moins, on a vu leurs visages. Au moins, pendant une heure, elles ont été des femmes parmi d’autres, et pas des malades.
**# Le business de la résilience
Tapis Rose, c’est l’idée que la maladie se surmonte avec du style. Que la souffrance se transforme en spectacle. Que la lutte contre le cancer devient un défilé de mode. Derrière ça, il y a tout un écosystème : les associations qui organisent, les couturiers qui habillent, les hôpitaux qui communiquent, les médias qui relaient. Tout le monde y trouve son compte.
Sauf les patientes. Ou alors, celles qui jouent le jeu. Parce que défilé ou pas, le cancer du sein reste une maladie brutale. Une sur quatre sera touchée dans sa vie, selon l’Institut national du cancer. Une sur dix en mourra. Les chiffres sont là. Les robes aussi. Mais les chiffres, personne ne les affiche sur les murs de l’hôpital.
Pourtant, c’est eux qui devraient guider l’action. Pas les défilés. Pas les photos. Pas les discours sur la « force intérieure ». La vraie force, c’est l’accès aux soins. C’est le remboursement des traitements innovants. C’est la recherche qui avance. Pas les robes qui brillent sous les flashes.
L’hôpital de Besançon, lui, mise sur l’image. « On voulait montrer que ces femmes sont toujours belles, malgré tout », explique une organisatrice. Malgré tout. Comme si la beauté était un défi à relever. Comme si le cancer était une épreuve de séduction.
**# Ce que les photos ne montrent pas
Derrière les sourires, il y a les larmes. Derrière les robes, il y a les cicatrices. Derrière les applaudissements, il y a le silence des femmes qui n’ont pas pu venir. Parce qu’elles étaient trop fatiguées. Parce qu’elles n’avaient pas la force. Parce qu’elles en avaient marre de jouer les mannequins pour la cause.
Eve, 58 ans, a refusé de participer. « Je ne me sens pas d’humeur à faire la belle pour des photos », a-t-elle lancé avant de tourner les talons. Elle a raison. Le cancer du sein n’est pas un défilé. C’est une guerre. Une guerre qui se gagne avec des scalpel, des médicaments, des équipes médicales compétentes. Pas avec des robes et des sourires.
Pourtant, l’hôpital continue. Parce que Tapis Rose, c’est aussi une vitrine. Une façon de dire : « Regardez comme on prend soin de nos patientes ». Comme si habiller des femmes en robe de soirée était une preuve de qualité de soins. Comme si une photo valait mieux qu’un bilan de santé.
**# L’Octobre rose, ou l’art de détourner le regard
Octobre rose approche. Les magasins vont s’illuminer de rose. Les réseaux sociaux vont se remplir de messages du type « Je pense à vous ». Les associations vont organiser des marches, des conférences, des collectes de fonds. Tout le monde va parler de cancer du sein. Tout le monde va être solidaire. Tout le monde va oublier, dès novembre, que ces femmes existent.
Parce que le cancer du sein, c’est une maladie qui se porte bien. Elle fait vendre des produits. Elle fait parler. Elle fait pleurer en silence. Elle est à la fois taboue et surmédiatisée. On en parle comme d’une fatalité glamour, pas comme d’un drame médical.
L’hôpital de Besançon a choisi sa voie : celle de l’image. Celle des robes, des sourires, des photos. Celle qui fait du cancer une histoire de résilience, pas une question de santé publique. Celle qui préfère les apparences à la réalité.
Pourtant, il y a une autre façon de voir les choses. Une façon qui ne passe pas par les défilés, mais par les actes. Une façon qui ne se contente pas de prendre des photos, mais qui agit. Qui finance la recherche. Qui améliore les soins. Qui écoute, vraiment, celles qui n’ont pas envie de sourire pour la cause.
Mais ça, ce n’est pas très Instagramable.
**# La vraie question
À quoi bon ces défilés, au fond ? À quoi bon ces photos, ces robes, ces discours sur la beauté malgré tout ? À quoi bon mettre en scène la souffrance si c’est pour la rendre plus supportable aux yeux des autres ?
Le cancer du sein n’a pas besoin de tapis rouge. Il a besoin de moyens. De recherche. De personnel soignant. De temps. Pas de poses.
L’hôpital de Besançon a choisi son camp. Le nôtre, c’est celui des femmes qui refusent de jouer les mannequins. Celui qui demande : et si, au lieu de défilés, on parlait des vrais enjeux ? Ceux qui ne rentrent pas dans une robe, ni dans un cadre photo.
Parce qu’une maladie, ça ne se célèbre pas. Ça se soigne. Et ça, personne ne semble vraiment vouloir en parler.