Amandine Del-Aguila survit sans se plaindre

Elle a enchaîné un cancer du sein, un divorce et deux ados en pleine crise. Amandine Del-Aguila assume son parcours sans mièvrerie. Son quotidien ? Des rendez-vous médicaux entre amis, une colère sourde contre les systèmes et une question simple : pourquoi personne ne parle vraiment de ça ?

Publié le 20 octobre 2026 à 18:15
Amandine Del-Aguila survit sans se plaindre

Le 12 octobre, Amandine Del-Aguila entre dans la salle d’attente de l’institut Curie. Pas en pleurs, pas avec un sourire forcé. Juste avec un carnet où elle a noté les dosages des antidouleurs pour la semaine. À côté, un ticket de caisse du supermarché bio où elle achète des légumes sans pesticides, « parce que les médicaments, c’est déjà assez de merde comme ça ». Elle a 43 ans, un cancer du sein métastatique diagnostiqué il y a un an et demi, et zéro patience pour les histoires qui finissent bien.

Le cancer, c’est un emploi du temps de merde.

Elle le dit comme ça, sans transition. Les rendez-vous, c’est deux fois par semaine : chimiothérapie le lundi, scanner le mercredi, puis les petites séances de radiothérapie ciblée qui lui grillent la peau comme un barbecue mal réglé. Entre deux, elle gère ses deux ados, 14 et 16 ans, qui, eux, préféreraient qu’elle arrête de leur parler de survie. « À 16 ans, t’as autre chose à faire que d’écouter ta mère te raconter ses nodules », lâche-t-elle en riant jaune. Pourtant, c’est elle qui les emmène aux cours de judo, elle qui leur rappelle de faire leurs devoirs quand les profs envoient des mails à 22h. Personne ne leur explique que leur mère a des nausées à 3h du mat’ parce que les antinauséeux, eux aussi, ont des effets de bord.

Le divorce, c’est l’affaire de trop.

Son ex-mari a signé les papiers il y a six mois, après trois ans de silence radio. « Il a choisi de partir quand j’ai commencé la chimiothé. Parce que regarder une femme se déglinguer, c’est pas son truc. » Elle assume le mot déglinguer. Pas de jargon médical, pas de métaphores poétiques. Juste le fait brut : elle a perdu du poids, ses cheveux sont revenus gris, et son sein gauche est une zone sensible où même un soutien-gorge peut devenir une torture. « Les mecs, ils supportent pas. » Point.

Pourtant, ce qui la saoule le plus, ce n’est pas la maladie. C’est l’hypocrisie du système. « Octobre rose, c’est beau. On nous serine la rose, la solidarité, l’espoir. Mais personne ne parle des meufs qui galèrent comme moi. » Elle sort un rapport de l’Institut National du Cancer : 30 % des femmes en rémission d’un cancer du sein déclarent une dépression sévère dans les deux ans. 30 %. Un chiffre. Pas une anecdote. « Et après, on s’étonne que les ados fassent n’importe quoi. »

Les amis, c’est sa vraie famille.

Elle a annulé trois rendez-vous médicaux cette année. Trois. Parce que sa meilleure amie, Élise, l’a accompagnée. Parce que son pote Thomas, ex-flic, lui a dit : « T’es pas seule, même si t’as l’impression. » Parce que son oncologue, le docteur Lefèvre, lui a tendu son numéro perso « au cas où ». Ces gens-là, elle les serre dans ses bras sans réfléchir. Les autres, ceux qui envoient un message « Courage ! » sans appeler, ceux qui évitent de parler de la maladie comme si c’était contagieux, elle les range dans la catégorie « les cons ». Pas de haine, juste un constat.

Les ados, eux, s’en foutent.

Son fils aîné, Léo, lui a demandé hier : « Maman, t’as encore mal ? » Elle a répondu « Non », par réflexe. Mais ce matin, en se rasant, elle a vu une croûte rouge sur son aisselle. « Putain. » Elle a appelé son oncologue à 8h30. Réponse du médecin : « On décale ton scanner de trois jours. » Pas de panique, pas de dramatisation. Juste une logique médicale froide. Léo, lui, a posté une story Instagram avec le filtre « Je suis trop fort » en fond. Personne ne lui a dit que sa mère avait peut-être une métastase dans les ganglions.

Ce qu’on ne dit jamais, c’est la fatigue.

Pas la fatigue physique. Celle des nuits à 2h du mat’ à compter les heures avant la prochaine dose de morphine. Celle des journées où elle doit faire semblant d’être fonctionnelle pour ne pas que ses enfants la voient comme « la malade ». « Les gens croient que c’est l’hôpital qui est dur. Non. C’est après. Quand t’es chez toi, avec tes factures, tes ados qui te traitent comme une loque, et que t’as l’impression d’être une charge. »

Elle a arrêté de compter les soirées annulées, les projets reportés, les rires forcés. « À quoi bon ? »

Le pire, c’est l’après.

Les études le confirment : les femmes en rémission d’un cancer du sein ont deux fois plus de risques de sombrer dans la précarité (source : étude Santé Publique France, 2022). Pourquoi ? Parce que les arrêts maladie s’arrêtent. Parce que les employeurs ont peur des « risques ». Parce que les mutuelles augmentent les tarifs. Amandine a dû vendre sa maison pour payer les soins non remboursés. Elle vit maintenant dans un deux-pièces près de la gare Montparnasse, « parce que c’est central et que les hôpitaux sont à moins de 15 minutes ».

Personne ne lui a dit que ça serait comme ça.

Pas son oncologue. Pas les associations. Pas même sa mère, qui, elle, a survécu à un cancer du côlon « sans se plaindre ». « Elle m’a dit : « T’es forte. » J’ai répondu : « Non, maman. Juste fatiguée. » »

Alors elle écrit.

Pas pour se plaindre. Pour casser les codes. Son blog, « Cancer et après », a 12 000 abonnés. Pas de photos lisses, pas de messages du type « Je suis une guerrière ». Juste des posts comme « Aujourd’hui, j’ai pleuré parce que mon fils a oublié mon médicament » ou « Non, je ne vais pas bien. Et c’est pas une question de courage. ». Les commentaires ? « Merci de parler vrai. » « Enfin quelqu’un qui dit les choses. » « Putain, ça m’a sauvé la vie. »

Ce qu’elle veut, c’est que les gens arrêtent de regarder ailleurs.

Quand elle voit une pub pour Octobre Rose avec une femme souriante en rose bonbon, elle serre les poings. « Ils savent très bien que la réalité, c’est pas ça. » Elle parle des douleurs fantômes après une mastectomie, des couples qui explosent, des ados qui grandissent trop vite. Personne n’en parle. Alors elle le fait.

Son dernier rendez-vous avec le docteur Lefèvre a duré 45 minutes.

Pas pour discuter de son dossier. Pour parler de sa fille, qui a redoublé sa seconde. Pour expliquer pourquoi elle ne peut pas payer les séances de psycho prescrites. Pour dire, simplement : « J’en peux plus. » Le médecin a soupiré. « Moi non plus. »

Amandine ne croit pas aux miracles.

Elle croit aux gens qui l’écoutent. À ceux qui acceptent qu’elle soit en colère, fatiguée, parfois égoïste. Elle croit aux ados qui, malgré tout, lui envoient des messages « T’es la meilleure ». Elle croit aux amis qui annulent leurs vacances pour l’accompagner à l’hôpital.

Ce qu’elle ne croit pas, c’est aux histoires qui finissent bien.

Parce que la sienne, elle la vit au jour le jour. Sans filtre. Sans espoir. Juste avec cette certitude : personne ne lui a jamais dit à quel point c’était dur. Alors elle le dit à sa place.

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R Galaxie Rédaction

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