Le jour où le Canada a réalisé qu’il n’avait plus de munitions pour la guerre en Ukraine (et que personne n’en avait parlé avant ce matin-là, alors que les stocks frôlaient le point critique en 2023). Ce n’est pas une exagération. En mars dernier, un rapport classé restreint du ministère de la Défense révélait que les réserves de munitions de 155 mm, celles qu’on utilise pour bombarder à 30 km, étaient tombées à 30 % de leur capacité opérationnelle. Pas une fuite, pas une rumeur : un document signé par le général Wayne Eyre, chef d’état-major, et adressé au cabinet de la ministre Anita Anand. Le problème ? Personne n’a sonné l’alarme. Pas les médias, pas les partis d’opposition, pas même les généraux eux-mêmes, trop occupés à gérer les crises du moment. Juste un chiffre, glissé entre deux lignes, comme si c’était normal qu’un pays qui se dit allié des États-Unis et de l’OTAN soit à deux doigts de se retrouver à court de balles quand il faudra tirer pour de vrai. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les véhicules blindés, les drones, les systèmes de communication : tout traîne. Parfois depuis des années. Parfois depuis des décennies. Le Canada dépense 26 milliards par an en défense, soit 1,3 % de son PIB, bien plus que la moyenne de l’OTAN (1,2 %). Pourtant, en termes de résultats, on est dernier. Dernier en modernisation, dernier en capacité de projection, dernier en réactivité. Alors oui, le gouvernement Carney a raison de vouloir accélérer. Mais son plan, tel qu’annoncé la semaine dernière, sent le coup de com’ mal calculé. Une agence de l’investissement pour la défense, un nouveau ministre dédié : très bien. Sauf que ça ne changera rien si on ne touche pas aux vrais blocages. Ceux qui font que les contrats traînent, que les appels d’offres durent des années, que les lobbies des sous-traitants canadiens et américains étouffent toute velléité de rapidité. Le vrai problème, c’est que personne ne veut vraiment gagner la guerre contre la bureaucratie militaire. --- ### L’agence qui ne changera rien (sauf si on la force à le faire) Le 12 juin dernier, le gouvernement a dévoilé son plan : créer une Agence de l’investissement pour la défense (AID), inspirée du modèle britannique. L’idée ? Centraliser les achats, négocier plus fort, éviter les redondances entre les trois forces armées. Sur le papier, c’est logique. Dans la réalité, ça ressemble à du déjà-vu. Parce que le Canada a déjà tenté ce genre de réforme. En 2017. À l’époque, le gouvernement Trudeau avait lancé Defence Procurement Strategy, une initiative censée rationaliser les achats. Résultat ? Zéro. Les contrats continuaient à pourrir dans les tiroirs, les délais à s’allonger, les budgets à exploser. Pourquoi ? Parce que l’AID, telle qu’elle est présentée, ne sera qu’un autre service au sein du ministère. Or, le vrai poison, c’est le ministère lui-même. Un labyrinthe de comités, de sous-comités, de règles écrites pour ralentir les choses. Un seul exemple : le contrat pour les futurs avions de combat (les F-35 remplacés par… on ne sait pas encore quoi). L’appel d’offres a été lancé en 2010. Onze ans plus tard, on en est toujours à la phase de sélection des soumissionnaires. Onze ans. Pendant ce temps, la France et l’Allemagne signent des deals en six mois. La Suède en trois. Le Canada ? On est en train de perdre la course à l’armement du XXIe siècle. Et l’AID ne réglera pas ça. --- ### Le ministre fantôme et le piège des promesses creuses Le gouvernement Carney mise aussi sur un nouveau ministre de la Défense, Bill Blair, un ancien policier et ministre de la Sécurité publique. Un choix surprenant, pour ne pas dire inquiétant. Blair n’a aucune expérience en défense. Aucune. Pas un seul poste, pas une seule commission, pas une seule ligne écrite sur le sujet. On lui donne un portefeuille stratégique sans lui donner les clés. Pire : son profil suggère qu’il va tomber dans le piège classique des ministres de la Défense canadiens. Celui qui consiste à croire que la solution, c’est plus de communication. Blair va multiplier les discours, les visites d’usines, les photos avec des soldats. Il va parler d’urgence, de modernisation, de souveraineté industrielle. Mais il ne touchera pas aux vrais leviers. Ceux qui font que les contrats traînent : les lobbies, les sous-traitants, les règles écrites pour protéger les intérêts locaux plutôt que l’efficacité. Prenez le cas des vaisseaux de patrouille côtière (OPV). Un contrat de 2,7 milliards attribué en 2017 à Irving Shipbuilding, une entreprise néo-brunswickoise. Trois ans plus tard, on découvre que les coûts ont explosé à 5,3 milliards. Pourquoi ? Parce que les règles du National Shipbuilding Procurement Strategy (NSPP) imposent que 75 % des dépenses soient réalisées au Canada, dans des chantiers souvent sous-équipés. Résultat : des navires livrés avec des années de retard, des coûts multipliés par deux, et une flotte qui peine à patrouiller. Blair va-t-il remettre ça en question ? Pas un mot. Parce que le NSPP, c’est sacré. Parce que les provinces qui bénéficient de ces contrats (Nouveau-Brunswick, Québec) ne laisseront jamais toucher à leurs subventions. --- ### Le vrai ennemi : ceux qui gagnent quand tout ralentit Le problème du Canada, ce n’est pas un manque de volonté politique. C’est un système conçu pour que personne ne gagne. Sauf quelques-uns. Ceux qui vivent de la lenteur. Les lobbies des sous-traitants, qui savent qu’un appel d’offres qui traîne, c’est une occasion de plus de faire pression. Les syndicats, qui préfèrent des chantiers locaux sous-occupés plutôt que des usines efficaces. Les bureaucrates, qui mesurent leur valeur à l’aune du nombre de dossiers empilés. Et puis il y a les Américains. Parce que oui, le Canada dépend à 80 % des États-Unis pour son armement. Les F-35, les chars Leopard, les systèmes de radar : tout vient du sud. Sauf que Washington ne nous vend rien sans contrepartie. En 2022, Ottawa a dû promettre des milliards en compensations industrielles pour obtenir ses F-35. Des milliards qui finissent… dans les poches de sous-traitants canadiens, souvent mal gérés. Résultat ? On paie deux fois plus cher, on attend deux fois plus longtemps, et on se retrouve avec du matériel qui ne correspond pas toujours à nos besoins. Le pire ? Personne ne veut en parler. Parce que reconnaître ce dépendance, c’est admettre qu’on est en train de se faire avoir. --- ### Ce que personne ne dit sur les 10 ans perdus Le Canada a perdu dix ans de modernisation militaire depuis 2014. Dix ans où les autres pays ont investi, testé, acheté, tandis que nous, on signait des mémorandums d’entente et on organisait des table rondes sur l’innovation. Dix ans où la Chine a construit sa flotte de destroyers, où la Suède a adopté ses chars Stridsvagn 122, où l’Australie a commandé des sous-marins nucléaires. Et nous ? On est encore en train de débattre pour savoir si on doit acheter des drones de fabrication canadienne… ou américaine. Le chiffre qui résume tout ça ? 143. C’est le nombre de jours qu’il a fallu à l’armée canadienne pour livrer un seul véhicule blindé léger (le LAV III) en 2023. Quatorze mois. Pendant ce temps, l’Ukraine en a reçu 500 en six mois, offerts par les États-Unis. Pourquoi cette différence ? Parce que le Canada a choisi de fabriquer ses véhicules chez nous, dans une usine de Saint-Jean-sur-Richelieu, avec des retards à la chaîne. Pendant que les États-Unis, eux, ont acheté en masse, sans se soucier des frontières. Le vrai choix, ce n’est pas entre l’AID et le statu quo. C’est entre continuer à se faire avoir… ou enfin admettre qu’on a besoin d’un électrochoc. --- ### La question qui tue (et à laquelle personne ne répond) Si le Canada avait vraiment besoin d’accélérer, pourquoi le gouvernement ne propose-t-il pas une mesure radicale ? Par exemple : supprimer les règles du NSPP pour les contrats urgents. Ou donner un pouvoir de veto au nouveau ministre sur les lobbies. Ou encore signer un accord avec les États-Unis pour acheter en masse, sans négocier à chaque fois. Rien de tout ça n’est à l’ordre du jour. Parce que ça ferait grincer des dents. Parce que ça signifierait admettre que le système actuel est pourri. Alors on fait semblant. On crée une agence, on nomme un ministre, on parle d’urgence. Mais on ne touche pas aux vrais problèmes. Ceux qui font que, quand la prochaine crise éclatera, le Canada sera encore une fois le dernier prêt à réagir. --- La dernière phrase qui compte (parce que les autres, on les oublie toujours) Le Canada a deux options. Soit il continue à jouer les apprentis sorciers, avec ses agences fantômes et ses ministres sans expérience, et il paiera le prix fort la prochaine fois qu’un allié lui demandera de l’aide. Soit il casse tout. Les règles, les lobbies, les habitudes. Et il se met enfin à niveau. La question n’est pas si ça va arriver. Mais quand.
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R Galaxie Rédaction