Le camp citoyen Ugb a testé des étudiants sur leur limite
Le premier jour, ils ont reçu leur tenue : treillis vert kaki, baskets montantes, et un carnet de bord oĂč noter chaque dĂ©tail. Pas de tĂ©lĂ©phone. Pas de Wi-Fi. Juste un numĂ©ro dâappel dâurgence, valable en cas de « problĂšme mĂ©dical grave ». Le reste ? Ă gĂ©rer seul. Ou en groupe. Peu importe.
500 Ă©tudiants de lâUniversitĂ© Gaston Berger (Ugb), Ă Saint-Louis, ont dĂ©couvert en 2026 ce que signifie vraiment se lever tĂŽt. Pas pour un cours, pas pour une soirĂ©e, mais pour un rĂ©veil Ă 5h30, suivi de 30 minutes de footing sous la chaleur du matin, avant lâappel et le petit-dĂ©jeuner sec : cafĂ© noir, biscuits durs, et un morceau de pain si vous avez de la chance. LâexpĂ©rience, organisĂ©e en partenariat avec lâĂtat-major gĂ©nĂ©ral des armĂ©es, sâappelle le Camp citoyen. Officiellement, il sâagit de « forger des esprits disciplinĂ©s, prĂȘts Ă affronter les dĂ©fis de la vie active ». Officieusement ?
Ce qui se joue derriÚre les exercices de tir et les marches forcées.
LâUgb nâest pas une Ă©cole militaire. Câest une universitĂ© publique, avec ses amphis bondĂ©s, ses dĂ©bats houleux sur lâactualitĂ©, et cette tendance sĂ©nĂ©galaise Ă Ă©tirer les horaires jusquâĂ 22h, voire minuit, sans que personne ne bronche. Sauf que lĂ , pendant deux semaines, les Ă©tudiants ont Ă©tĂ© plongĂ©s dans un autre monde : celui des consignes claires, des punitions immĂ©diates, et dâune hiĂ©rarchie qui ne nĂ©gocie pas. « On nous a dit que câĂ©tait pour nous prĂ©parer Ă la vie professionnelle », raconte Amadou Diop, 22 ans, en licence de droit. « Sauf que personne ne nous a expliquĂ© pourquoi un patron aurait besoin quâon court 10 km sous 35 degrĂ©s. »
Le camp, inspirĂ© des programmes de citoyennetĂ© militaire en vigueur dans certains pays africains, repose sur un postulat simple : les jeunes gĂ©nĂ©rations manquent de rigueur. « Ils sont trop individualistes, trop habituĂ©s Ă tout obtenir sans effort », rĂ©sume un officier de lâĂtat-major, sous couvert dâanonymat. La rĂ©ponse ? Les soumettre Ă une discipline de fer. RĂ©veil Ă lâheure. Rangement impeccable. Silence absolu pendant les repas. Et surtout : obĂ©issance sans discussion.
Le chiffre qui en dit long sur lâĂ©chec partiel de lâopĂ©ration.
Sur les 500 participants, 12 ont abandonnĂ© avant la fin. Officiellement, pour « raisons personnelles ». Officieusement, parce que certains ont craquĂ©. « Le troisiĂšme jour, jâai pleurĂ© », avoue AĂŻssatou Ndiaye, 21 ans, en master de gestion. « Pas de larmes autorisĂ©es, bien sĂ»r. Juste un regard vers le ciel en serrant les dents. » Les autres ont tenu. Mais Ă quel prix ?
Un rapport interne de lâUgb, consultĂ© par nos soins, rĂ©vĂšle que seulement 38 % des participants ont validĂ© lâintĂ©gralitĂ© des modules (sport, survie, gestion du stress). Les autres ont eu des notes en dessous de la moyenne, notamment sur les exercices de cohĂ©sion dâĂ©quipe. « Le problĂšme, câest que la discipline militaire ne se dĂ©crĂšte pas », analyse un ancien instructeur des forces armĂ©es, qui a refusĂ© de participer Ă lâopĂ©ration. « Vous pouvez forcer des gens Ă marcher droit et Ă saluer, mais vous ne leur apprendrez pas Ă travailler ensemble sous pression. »
Pourquoi lâĂtat-major sâest-il embarquĂ© dans ce projet ?
La rĂ©ponse se trouve peut-ĂȘtre dans un chiffre du ministĂšre de la DĂ©fense sĂ©nĂ©galais : seulement 42 % des jeunes diplĂŽmĂ©s du supĂ©rieur trouvent un emploi dans les 6 mois suivant leur sortie dâĂ©tudes (source : rapport 2025 de lâAgence nationale de la statistique et de la dĂ©mographie). Le camp citoyen, prĂ©sentĂ© comme une « solution innovante » par le recteur de lâUgb, serait alors une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de « recaler » des Ă©tudiants sur des standards⊠militaires.
Sauf que la rĂ©alitĂ© est plus crude. « On nous a vendus ça comme une aventure », lance Bakary Fall, 23 ans, en informatique. « En vrai, câĂ©tait une façon de nous dire : âVous ĂȘtes trop mous, alors on va vous casser pour vous remettre en forme.â » Personne ne nie que certains en sont sortis plus endurants. Mais personne ne peut prouver que cette mĂ©thode fonctionne sur le long terme.
Ce que personne ne dit sur les « retombées » du camp.
Les organisateurs parlent de « succĂšs ». Les participants, eux, gardent le silence. Ou presque. « Maintenant, on sait ce que câest que dâavoir faim, soif, et de devoir continuer », lance Fatoumata Diallo, 20 ans. « Mais est-ce que ça va nous aider Ă trouver un boulot ? Non. Est-ce que ça va changer notre façon de penser ? Peut-ĂȘtre. Mais pas comme ils le veulent. »
Le camp citoyen Ugb 2026 a rempli son objectif : casser des habitudes. Reste Ă savoir si ça servira Ă quelque chose. Pour lâinstant, une chose est sĂ»re : les Ă©tudiants ne reviendront pas de sitĂŽt. « La prochaine fois, je signe pour un stage en entreprise », conclut Amadou Diop. « MĂȘme si je dois faire des nuits blanches devant mon ordinateur. »
La vraie question, câest celle quâon nâa pas posĂ©e.
Pourquoi lâUgb et lâarmĂ©e ont-ils choisi de former des citoyens Ă la militaire plutĂŽt quâĂ la citoyenne ? Parce que la discipline, ça se mesure. La rĂ©flexion, non.
Et ça, personne ne veut en parler.