Le piège des bulletins truqués
Au Québec, depuis quelques années, certaines commissions scolaires ont commencé à « ajuster » les bulletins des élèves en difficulté. L’idée ? Éviter que des jeunes accumulent trop d’échecs et abandonnent. Sauf que ces « ajustements » ne sont pas des coups de pouce pédagogiques. Ce sont des manipulations comptables. Un élève qui aurait dû avoir 50 % de réussite se retrouve avec 55 %. Suffisant pour éviter l’échec officiel, mais pas pour apprendre quoi que ce soit.
Pire : le ministère de l’Éducation du Québec a validé cette pratique. Officiellement, pour « répondre aux besoins des élèves en situation de vulnérabilité ». Officieusement, pour éviter un scandale médiatique. Parce que 18 000 bulletins ont été « modifiés » ces dernières années. 18 000 élèves dont les résultats ont été lissés, édulcorés, pour que les statistiques du ministère restent présentables.
Le problème ? Ces bulletins ne servent à rien.
Un élève qui obtient 55 % grâce à un « ajustement » n’a pas plus de connaissances qu’un élève qui a vraiment 55 %. Sauf que lui, il croit avoir réussi. Et quand vient le temps de passer en cinquième secondaire, puis au cégep, ou même de chercher un emploi, le système se réveille. Les notes « ajustées » ne font pas le poids. Résultat : ces jeunes se retrouvent avec un dossier scolaire troué, des lacunes évidentes, et aucune issue. Certains finissent par décrocher, d’autres par se rabattre sur des formations courtes, des emplois précaires. Une « voie de garage », comme le résume un conseiller d’orientation de Montréal : « Ils ont l’impression d’avoir une porte de sortie, mais en réalité, c’est un mur. »
Qui sont les victimes de ce système ?
Les données du ministère le montrent clairement : ce sont les élèves des milieux défavorisés qui paient le prix fort. Ceux qui changent souvent d’école, ceux dont les parents n’ont ni le temps ni les moyens de contester un bulletin. Ceux qui, déjà, ont un pied dans la porte de l’échec.
Prenez l’exemple de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, à Montréal. Entre 2020 et 2023, près de 3 000 bulletins y ont été « modifiés ». 80 % des élèves concernés venaient de quartiers où le taux de pauvreté dépasse 30 %. « On leur donne l’illusion de la réussite, mais on leur vole une vraie chance », explique Marie-Claude Malouin, syndicaliste au SNE (Syndicat national des enseignants).
Et puis, il y a les cas limites. Ceux où un élève, grâce à ces « ajustements », évite l’échec… mais se retrouve avec un niveau si bas qu’il ne peut plus suivre. « Un jour, une élève de quatrième secondaire m’a dit : ‘Monsieur, je comprends rien, mais mon bulletin dit que je suis rendu en cinquième.’ » raconte un professeur de l’Estrie. « Comment tu lui expliques que son diplôme ne vaudra rien si elle ne maîtrise même pas les bases ? »
Le ministère sait, mais ne bouge pas
En 2022, un rapport interne de la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) a révélé que ces « ajustements » étaient « une pratique généralisée, mais mal encadrée ». La FCSQ a recommandé un encadrement strict, voire l’abandon pur et simple de la méthode. Le ministère ? Il a « pris note ».
Pourtant, en 2024, rien n’a changé. « On nous dit que c’est pour le bien des élèves, mais en réalité, c’est pour éviter les mauvaises statistiques », lance un fonctionnaire anonyme du ministère. « Personne ne veut assumer les conséquences. Alors on laisse faire. »
Et les conséquences, elles, sont là. En 2023, le taux d’abandon scolaire au Québec a augmenté de 4,2 % chez les élèves ayant eu au moins un bulletin « ajusté ». Une hausse qui ne concerne pas les quartiers aisés. Juste ceux où l’école est déjà en crise.
La vraie question : et après ?
Le pire, c’est que ces jeunes ne sont pas juste des chiffres. Ce sont des vies. Des vies qu’on a laissées en plan parce qu’un bulletin, ça se triche. Mais une carrière, un avenir, ça ne se triche pas.
Prenez le cas de Kevin, 19 ans, qui a passé trois ans à répéter sa quatrième secondaire après avoir eu des bulletins « modifiés ». « J’ai cru que j’allais enfin avoir mon diplôme. Sauf que quand je me suis présenté au cégep, ils m’ont dit que mes notes étaient trop basses. Trop basses même après les ajustements. » Aujourd’hui, il travaille à l’entrepôt Amazon de Laval. « Je gagne assez pour survivre, mais je me demande encore pourquoi on m’a menti pendant toutes ces années. »
Le ministère pourrait arrêter ces « ajustements » demain. Il le sait. Il a même les outils pour le faire. Mais il ne le fera pas. Parce que la vérité, c’est que personne ne veut assumer la réalité : ces bulletins truqués, c’est un peu comme du plâtre sur une jambe cassée. Ça donne l’illusion que tout va bien. Mais sous la surface, la fracture est toujours là.
Ce que ça signifie pour vos enfants, vos voisins, vos collègues
Vous avez un enfant en difficulté à l’école ? Vous connaissez un jeune qui traîne en quatrième secondaire depuis des années sans avancer ? Il y a de fortes chances que son bulletin ait été « ajusté ». Et que personne ne lui ait dit la vérité.
Le problème, c’est que ces « ajustements » ne sont pas une solution. C’est une fuite en avant. Une façon de repousser le problème sans jamais le régler. Et pendant ce temps, des milliers de jeunes québécois se retrouvent avec un diplôme qui ne vaut rien, un avenir qui se rétrécit, et l’impression d’avoir été utilisés.
Alors oui, le système éducatif québécois a des failles. Mais celle-là, c’est une trahison. Une trahison lente, sournoise, qui se mesure en notes gonflées et en rêves étouffés.
Et le pire, c’est que personne ne semble prêt à en parler vraiment.