Les chiffres qu’on ne veut pas voir
Le budget bruxellois, c’est comme un puzzle dont on aurait volé trois pièces. Tout le monde sait qu’il y a un trou, mais personne ne veut le montrer du doigt. Pourtant, les chiffres sont là. Selon une étude de l’Institut Bruxellois de Statistique (IBGE), la Région accumule un déficit structurel de 1,2 milliard d’euros par an depuis 2019. Pas une surprise. Mais ce qui l’est moins, c’est la manière dont on gère cette dette. En 2023, le gouvernement bruxellois a reporté 450 millions d’euros de dépenses sans explication publique. « C’est de la comptabilité créative », lance Marc Quaghebeur, économiste à l’ULB. « On décale, on cache, on attend que ça passe. » Sauf que ça ne passe jamais. Et cette année, avec l’inflation et la hausse des coûts énergétiques, le déficit risque de frôler les 1,5 milliard. Personne ne le dit. Personne ne propose de solution claire. Juste des rondes de négociations entre partis, comme si on jouait à cache-cache avec l’argent des contribuables.
Et puis il y a l’affaire des subventions fantômes. En 2022, le Parlement bruxellois a validé 320 millions d’euros de subventions sans que personne ne sache exactement où cet argent part. « On nous parle de ’soutien aux PME’, mais en creusant, on tombe sur des associations sans activité prouvée ou des projets flous », explique Sophie De Vos, de la plateforme Transparence Wallonie-Bruxelles. Les rapports d’audit ? Classés confidentiels. Les preuves ? « Perdues » ou « en cours d’analyse ». Bref, un terrain de jeu idéal pour ceux qui aiment les budgets opaques.
Le jour 2 des négociations : on fait semblant de discuter
Dimanche, deuxième journée de négociations. Officiellement, « tout se passe bien ». Les porte-paroles des partis se renvoient la balle : « Nous sommes dans une dynamique constructive » (cdH), « Il reste des désaccords, mais on avance » (PS), « Les libéraux bloquent sur les dépenses sociales » (MR). Traduction : on tourne en rond. En réalité, les vrais blocages ne sont pas là où on croit.
D’abord, il y a la question des réserves de sécurité. Chaque année, le gouvernement bruxellois se réserve 200 à 300 millions d’euros « pour faire face à l’imprévu ». Problème : ces réserves servent surtout à boucher les trous des années précédentes. « C’est comme si vous aviez une tirelire percée et que vous y jetiez des pièces en espérant que ça tienne », résume Quaghebeur. Sauf que cette année, les réserves sont à sec. Résultat : soit on coupe dans les services publics, soit on emprunte encore. Les deux options font mal.
Ensuite, il y a le jeu des partis. Le PS et le cdH veulent augmenter les dépenses sociales (logement, transports, aides aux ménages), tandis que le MR et l’Open VLD veulent geler les budgets. « C’est un bras de fer classique, mais cette fois, c’est différent », note un élu proche des négociations. « Personne ne veut assumer les choix difficiles. Alors on tergiverse. » Et pendant ce temps, les services publics bruxellois, déjà à la ramasse, voient leurs budgets révisés à la baisse. La STIB (les transports) a déjà annoncé des suppressions de lignes pour 2025. Les hôpitaux bruxellois, eux, prévoient des licenciements de 500 postes d’ici fin 2024. Personne ne le dit ouvertement, mais tout le monde le sait.
L’opacité, c’est une stratégie
Pourquoi tant de secret ? Parce que l’opacité, à Bruxelles, ça sert.
-
Ça évite les débats publics. Si les négociations traînent en longueur, les citoyens n’ont pas le temps de réagir. Pas de manifestations, pas de pression médiatique. Juste des fuites contrôlées, des communiqués lissés, et l’impression que « tout va bien ».
-
Ça permet de négocier sans contraintes. « Quand tout est confidentiel, on peut faire des concessions en privé sans avoir à justifier devant l’opinion », explique De Vos. Par exemple : le PS accepte de geler les salaires des fonctionnaires en échange d’un engagement du MR sur les infrastructures. Personne ne le sait, sauf ceux qui sont dans la pièce. Et encore, si on leur demande.
-
Ça protège les égos. Un budget qui explose ? « C’est la faute à l’inflation ». Des subventions qui disparaissent ? « C’est la crise économique ». Des services publics qui s’effondrent ? « On fait ce qu’on peut ». En gardant tout sous le tapis, personne n’est responsable. Personne ne perd la face.
Et puis, il y a l’argument fatidique : « Bruxelles, c’est compliqué ». Oui, c’est compliqué. Mais pas à ce point. D’autres villes, d’autres régions gèrent leurs budgets sans en faire un mystère. Paris, Lyon, même Amsterdam publient leurs comptes en détail. À Bruxelles, on préfère jouer les sourds.
Ce qui ne changera pas, sauf miracle
Alors, que se passera-t-il à la fin de ces négociations ? Rien de neuf. On votera un budget équilibré sur le papier, mais déséquilibré dans la réalité. On annoncera des « efforts structurels », mais on ne touchera pas aux vrais problèmes : la dette, les subventions inutiles, la gestion clientéliste des fonds publics. Et l’année prochaine, on recommencera.
Le pire ? Personne ne sera surpris. Les associations crieront à la trahison, les médias relayeront les communiqués officiels, et les citoyens, eux, continueront à payer. Comme d’habitude.
Sauf si quelqu’un ose poser la bonne question : « Et si, au lieu de négocier dans le dos des Bruxellois, on leur demandait leur avis ? » Spoiler : la réponse serait probablement « Non ». Parce que l’opacité, à Bruxelles, ça marche. Pour l’instant.
La dernière question qui dérange
Ce budget, c’est celui de vos impôts. Pas celui des partis. Alors la prochaine fois que quelqu’un vous dira « Tout se passe bien », demandez-lui : quels chiffres exactement ? Et surtout, où est passé l’argent ?
La réponse, vous la connaissez déjà.