Le chiffre qui cloche (et que personne ne conteste vraiment)
Bouchez ne cite pas sa source. Personne ne le lui demande. Pourtant, ce 1,2 milliard, ça vient de quelque part. En 2022, la Cour des comptes avait estimé que les mutuelles économisaient 3,5 milliards par an à l’Assurance Maladie grâce aux exonérations fiscales dont elles bénéficient. Mais Bouchez, lui, parle de détournement. Pas d’économie. De vol. La nuance est importante. Parce que si c’est un vol, alors il faut des voleurs. Et des coupables désignés.
Le problème ? Personne ne peut prouver ce chiffre. Ni le confirmer. Ni le démentir. Les syndicats hurlent à la provocation. Les mutuelles se taisent, ou sortent des rapports techniques pour expliquer que non, elles ne sont pas des vampires. Mais Bouchez, lui, il s’en fiche. Il a son public. Et son message passe : les syndicats coûtent cher, et ils ne servent à rien.
Sauf que. Les syndicats ne coûtent pas 1,2 milliard. Ils négocient des conventions collectives, défendent des droits, bloquent des réformes. Parfois, ils ont tort. Souvent, ils ont raison. Mais leur budget ? 3,2 millions d’euros par an pour la CFDT, 2,8 pour la CGT, selon leurs propres comptes. Où est le détournement ?
Alors d’où sort ce chiffre ? Personne ne le sait. Mais peu importe. Parce que Bouchez, lui, il a déjà gagné. Il a planté l’idée. Et maintenant, elle traîne. Comme une ombre.
La note De Wever, ou l’art de ne pas répondre aux bonnes questions
Bouchez n’est pas le seul à taper sur les syndicats. Depuis des années, la droite et une partie de la majorité présidentielle les traitent de freins, de corporatistes, de parasites. Mais là, il va plus loin. Il attaque aussi les mutuelles. Et ça, c’est nouveau. Parce que les mutuelles, c’est le privé. Pas l’État. Pas les fonctionnaires. Des entreprises qui font des bénéfices, qui paient des dividendes, qui ont des PDG bien payés.
Pourtant, Bouchez ne s’en prend pas à eux. Il s’en prend à leur rôle dans le système. Elles captent une partie des cotisations sociales, et en reversent une autre à l’État. Résultat : moins d’argent pour la Sécu. Moins de soins remboursés. Plus de reste à charge pour les patients. C’est ça, le vrai problème ? Oui. Mais est-ce que c’est un détournement ? Non. C’est un système. Un système que tout le monde connaît, que tout le monde accepte, parce que c’est comme ça depuis des décennies.
Sauf que personne ne veut en parler. Pas les syndicats, qui défendent les mutuelles comme un rempart contre la déserts médicales. Pas les mutuelles elles-mêmes, qui jouent les victimes des réformes. Pas les politiques, qui savent très bien que toucher à ce système, c’est toucher à une bombe à retardement.
Alors Bouchez sort son joker : la note De Wever. Le président du MR belge avait proposé, en 2021, de supprimer les exonérations fiscales des mutuelles. Économie estimée : 1,5 milliard d’euros par an. Bouchez reprend l’idée, mais il la tord. Il ne parle pas d’économie. Il parle de vol. Et ça, c’est malin. Parce que si c’est un vol, alors il faut des voleurs. Et des coupables.
Sauf que la note De Wever, personne ne l’a lue. Personne ne l’a appliquée. Personne ne veut en parler. Parce que c’est compliqué. Parce que ça touche à des intérêts. Parce que ça fait mal.
Pourquoi les mutuelles se taisent (et pourquoi c’est grave)
Les mutuelles, c’est un business. Un business qui marche très bien. En 2023, le secteur a dégagé un bénéfice net de 1,8 milliard d’euros, selon la Fédération nationale de la mutualité (FNM). 1,8 milliard. Avec des dividendes qui s’ajoutent. Des bonus pour les dirigeants. Des campagnes de pub qui coûtent cher. Et des contrats qui deviennent de plus en plus chers pour les ménages.
Pourtant, quand on leur demande des comptes, elles répondent par des rapports techniques. Des pages et des pages de chiffres, de graphiques, de jargon. Personne ne comprend. Personne ne veut comprendre. Parce que c’est compliqué. Parce que ça fait peur.
Mais le vrai problème, c’est qu’elles ne se défendent pas. Elles ne disent pas : « Oui, on fait des bénéfices, mais on rembourse aussi. Et sans nous, le système de santé s’effondrerait. » Non. Elles se taisent. Parce qu’elles savent très bien que si on creuse, on va trouver des choses qui dérangent. Des contrats opaques. Des partenariats douteux. Des primes qui explosent.
Et Bouchez, lui, il sait très bien ça. Il ne cite pas ses sources. Il ne donne pas de détails. Il balance un chiffre, une insulte, et il passe à autre chose. Parce que le jeu, c’est ça : faire croire que le problème est simple, alors qu’il ne l’est pas.
Le vrai détournement (celui qu’on ne voit pas)
1,2 milliard. C’est le chiffre. Mais c’est aussi une diversion. Parce que le vrai détournement, lui, il est ailleurs. Dans les niches fiscales des grandes entreprises. Dans les exonérations des particuliers. Dans les fraudes aux aides sociales. Dans les économies réalisées sur le dos des hôpitaux publics.
En 2023, l’État a perdu 80 milliards d’euros à cause de la fraude fiscale, selon la Cour des comptes. 80 milliards. Pas 1,2. Pas des centimes. Des milliards. Et qui paie ? Les citoyens. Toujours les citoyens.
Mais personne n’en parle. Parce que c’est trop gros. Parce que ça touche à trop d’intérêts. Parce que ça fait peur. Alors on préfère taper sur les syndicats. Sur les mutuelles. Sur les « vampires de l’argent public ».
C’est plus simple. C’est plus propre. Et ça permet de ne pas voir l’essentiel.
La vraie question (celle qu’on n’ose pas poser)
Bouchez a raison sur un point : le système est pourri. Les syndicats ont des défauts. Les mutuelles aussi. L’État encore plus. Mais la solution, ce n’est pas de désigner des boucs émissaires. C’est de regarder la réalité en face.
Qui paie vraiment la facture sociale ? Pas les syndicats. Pas les mutuelles. Les citoyens. Ceux qui cotisent. Ceux qui paient leur mutuelle. Ceux qui voient leur pouvoir d’achat fondre.
Alors oui, les syndicats coûtent cher. Oui, les mutuelles font des bénéfices. Oui, l’État gaspille. Mais la vraie question, c’est : pourquoi personne ne veut en parler ?
Parce que c’est trop facile de taper sur les autres. Parce que c’est moins compliqué que de se regarder dans un miroir.
Et Bouchez, lui, il a déjà choisi son camp. Celui des accusateurs. Pas celui des solutions.