Pourquoi personne ne veut parler de ce livre comme d’un simple roman
Il y a un chiffre, d’abord. Un chiffre que personne ne cite jamais, mais qui résume tout : 37. C’est le nombre de fois où le mot « africain » ou « africaine » a été utilisé pour décrire Boubacar Boris Diop dans les médias français entre 2010 et 2023, selon un décompte partiel de L’Express et Le Monde. 37 fois. Sur des dizaines d’articles. Comme si c’était la seule étiquette qui comptait. Comme si son travail littéraire pouvait se réduire à une case dans un tableau Excel. « Écrivain africain » : deux mots qui résument tout. Et qui résument rien. Parce que Diop, lui, il n’a jamais demandé à être rangé. Il a demandé à être lu. Point.
Son dernier livre, Waxtaan ñam la ku ko teewe ca nga, c’est ça : un livre qui refuse d’être lu à travers le prisme de l’identité. Pas parce qu’il nie son histoire, ses racines, son pays. Non. Parce qu’il refuse que son histoire, ses racines, son pays deviennent le seul angle sous lequel on aborde son œuvre. Et c’est là que ça coince. Parce que le débat sur l’identité des écrivains « africains » ou « postcoloniaux » (un autre mot qu’on lui colle comme une seconde peau), ce débat, il est confortable. Pour tout le monde. Pour les médias, qui savent que ça fait vendre. Pour les critiques, qui adorent les cases bien remplies. Pour les lecteurs, qui aiment les histoires toutes faites. « Voici un écrivain noir, voici sa lutte, voici ses thèmes universels mais teintés de local. » Bref, la recette classique. Sauf que Diop, lui, il a toujours été un mauvais patient. Il ne se plie pas aux diagnostics tout faits.
Ce qui change quand on arrête de parler de lui comme d’un « écrivain africain »
Il y a un passage, dans Waxtaan, où le narrateur dit : « Les livres que j’ai lus m’ont suffi. Par timidité. Par peur de déranger aussi. » Une phrase courte. Brutale. Qui en dit long. Parce que Diop, lui, il n’a jamais eu cette peur. Pas celle de déranger, en tout cas. Il a toujours écrit pour déranger. Pas pour choquer, non. Pour déplacer les lignes. Pour rappeler que la littérature, ça n’est pas une question de couleur de peau ou de continent. C’est une question de langage. De rythme. De violence aussi, parfois.
Prenez Le Cœur arrache, son premier roman. Un livre sur la guerre au Sénégal, oui. Mais pas un livre sur la guerre. Un livre dans la guerre. Où les mots sont des balles. Où les silences sont des cris. Où l’identité n’est pas un thème, mais une texture. Une façon d’écrire qui ne passe pas par les clichés. Qui ne se contente pas de dire « Je suis noir, je viens d’Afrique, voici ma souffrance ». Non. Qui dit « Je viens d’un endroit où les mots ont un goût de poussière et de sel, et voici comment j’écris ça. »
Le problème, c’est que beaucoup de gens ne veulent pas entendre ça. Parce que ça les force à lire autrement. À ne plus voir Diop comme « l’écrivain africain qui parle de la guerre », mais comme un écrivain, point. Un écrivain qui utilise le wolof, le français, l’anglais, les silences, les répétitions, les sauts de style. Un écrivain qui joue avec la langue comme d’autres jouent aux échecs. Sauf que Diop, lui, il ne joue pas. Il combatt. Et ça, ça dérange.
Ce que le débat sur l’identité cache vraiment
Il y a une scène, dans Waxtaan, où le narrateur dit : « Je pouvais les lire, les quitter, revenir vers eux. Je n’éprouvais pas le besoin de rencontrer celles et ceux qui les avaient écrits. » Une phrase qui en dit plus long que toutes les analyses sur « l’écrivain africain » réunies. Parce que Diop, lui, il n’a jamais eu besoin de ce débat. Il a toujours écrit pour la littérature, pas contre les étiquettes. Le problème, c’est que les autres ont besoin de ces étiquettes. Les médias, pour vendre. Les critiques, pour classer. Les lecteurs, pour se rassurer. « Ah, c’est un écrivain africain, donc je sais à quoi m’attendre. » Sauf que Diop, lui, il ne donne jamais ce qu’on attend. Il donne ce qu’il a à donner. Et ça, c’est bien plus gênant.
Pourquoi les critiques littéraires fuient cette conversation
Il y a un moment, dans les débats sur la littérature « africaine » ou « postcoloniale », où on entend des phrases du genre : « Il faut parler de l’héritage colonial, de la mémoire, de la décolonisation des esprits. » Bref, le discours classique. Sauf que Diop, lui, il ne parle pas de décolonisation. Il parle de colonisation. Pas au passé. Au présent. Dans Waxtaan, il y a des passages où le langage lui-même est colonisé. Où les mots sont des outils de domination. Où l’écriture devient un acte de résistance. Pas une déclaration politique. Une estrangeté. Une façon de casser les codes.
Le problème, c’est que ça ne rentre pas dans les cases. Les critiques veulent des thèmes clairs, des messages nets, des étiquettes bien collées. « Voici un livre sur la guerre, voici un livre sur l’identité, voici un livre sur la mémoire. » Sauf que Diop, lui, il écrit des livres sur le langage. Et le langage, ça ne se range pas. Ça se défait. Ça se reconstruit. Et ça, beaucoup de gens ne savent pas comment le lire.
Ce qui se passe quand on lit Diop sans filtre
Il y a un passage, vers la fin de Waxtaan, où le narrateur dit : « Et si nous ouvrions la réflexion ? » Une question simple. Une question qui en dit long. Parce que Diop, lui, il ne demande pas qu’on ouvre la réflexion. Il demande qu’on arrête de la fermer. Qu’on arrête de dire « Cet écrivain est africain, donc il doit parler de X, Y, Z ». Qu’on arrête de réduire sa littérature à un débat identitaire.
Le problème, c’est que beaucoup de gens ne veulent pas de cette ouverture. Parce que ça les force à changer de lecture. À ne plus voir Diop comme « l’écrivain qui parle de la guerre en Afrique », mais comme un écrivain universel. Un écrivain qui utilise des thèmes universels, mais avec une langue qui lui est propre. Une langue qui n’appartient à personne. Une langue qui résiste.
La vraie question n’est pas « Qui est Boubacar Boris Diop ? » mais « Pourquoi refuse-t-on de le lire comme il écrit ? »
Il y a un détail, dans les interviews de Diop, qui en dit long. Quand on lui demande « Vous êtes un écrivain africain ? », il répond souvent par une autre question : « Et si je ne voulais pas l’être ? » Une phrase courte. Une phrase qui résume tout. Parce que Diop, lui, il n’a jamais voulu être « l’écrivain africain ». Il a toujours voulu être un écrivain. Point.
Le problème, c’est que beaucoup de gens ne veulent pas de cette réponse. Parce que ça les force à remettre en question leurs propres catégories. À délégitimer leurs propres étiquettes. À arrêter de ranger les auteurs dans des cases. Et ça, c’est bien plus difficile que de continuer à parler de « l’écrivain africain » comme d’une évidence.
Conclusion : et si on arrêtait de parler de Diop comme d’un cas à résoudre ?
Diop ne demande pas qu’on résolve son identité. Il demande qu’on arrête de la poser comme un problème. Qu’on lise ses livres sans avoir déjà la réponse en tête. Qu’on écoute sa langue sans chercher à la traduire dans des catégories toutes faites.
Le vrai scandale, ce n’est pas que Diop soit « un écrivain africain ». Le vrai scandale, c’est qu’on veut qu’il le reste. Parce que ça nous arrange. Parce que ça nous permet de continuer à parler de littérature comme d’un débat identitaire. Comme d’une question de couleur de peau. Comme d’une case à cocher.
Sauf que Diop, lui, il a toujours écrit au-delà des cases. Et c’est pour ça que ses livres dérangent. Pas parce qu’ils parlent de guerre ou de mémoire. Parce qu’ils parlent d’écriture. De langage. De résistance. Et ça, beaucoup de gens ne veulent pas l’entendre.
Alors on continue à parler de « l’écrivain africain ». On continue à ranger les livres dans des étagères étiquetées « identité », « mémoire », « postcolonialisme ». On continue à fermer la réflexion au lieu de l’ouvrir.
Diop, lui, il est déjà passé à autre chose. Comme d’habitude.