Le Maroc va taxer vos vieux bolides à l’achat. Et ça va faire mal à certains portefeuilles.
Imaginez : vous voulez acheter une voiture d’occasion, une bonne vieille Clio 1.5 dVTi, 150 000 km au compteur, pas chère, pratique. Sauf que là, au Maroc, le prix affiché ne suffit plus. Le gouvernement ajoute une surtaxe, discrète mais bien réelle, calculée en fonction des grammes de CO₂ que votre moteur crache. Plus elle pollue, plus vous payez. Et pas qu’un peu : on parle de milliers de dirhams en plus, voire de 20 000 dirhams pour les pires modèles. C’est l’objectif du futur système de bonus-malus que le Maroc s’apprête à lancer, inspiré des modèles européens. Officiellement, c’est pour sauver la planète. Officieusement ? Pour forcer les Marocains à changer de voiture. Sauf que personne ne sait encore exactement comment ça va marcher. Et ça, c’est le vrai problème.
Le bonus-malus, ou comment transformer l’achat d’une voiture en calcul de maths polluantes
En Europe, le bonus-malus existe depuis des années. En France, par exemple, une voiture émettant plus de 130 g/km de CO₂ peut voir sa carte grise majorée de plusieurs centaines d’euros. Au Maroc, le gouvernement veut aller plus loin : la surtaxe serait appliquée directement au prix d’achat, neuf ou d’occasion. Une mesure qui vise surtout les véhicules essence et diesel anciens, ces monstres à carburant qui encombrent les routes de Casablanca et de Rabat.
Prenons un exemple concret. Une Dacia Sandero essence de 2010, modèle populaire au Maroc, émet environ 140 g/km de CO₂. Si le barème marocain s’aligne sur celui de la France (et rien n’indique qu’il ne le fera pas), elle pourrait se voir appliquer une surtaxe de 2 000 à 4 000 dirhams à l’achat. Multipliez par 10, 20, 50 pour les gros 4x4 diesel comme un Toyota Hilux de 2012.
À l’inverse, une Tesla Model 3, qui émet moins de 50 g/km, bénéficierait d’un bonus pouvant aller jusqu’à 50 000 dirhams (oui, vous avez bien lu). Le problème ? Au Maroc, les Tesla ne courent pas les rues. Et les prix des voitures électriques restent prohibitifs pour la plupart des Marocains.
Le vrai défi, ce n’est pas le bonus pour les propres. C’est le malus pour les polluantes. Parce que les Marocains adorent leurs vieilles voitures. Une Renault Mégane de 2005, une Peugeot 206 diesel, une Toyota Corolla essence… Ces modèles, souvent achetés d’occasion en Europe, sont indestructibles, économiques à l’usage, et surtout : accessibles. Les remplacer par une voiture neuve, même légèrement moins polluante, représente un saut financier énorme pour beaucoup.
Le piège des barèmes flous et des exceptions qui dérapent
Voilà le hic : personne ne connaît encore les détails du système. Le gouvernement marocain a annoncé le principe, mais ni les seuils de CO₂, ni le montant exact des surtaxes, ni même les exceptions ne sont fixés. Et ça, c’est un problème.
Prenons le cas des véhicules importés, qui représentent une part énorme du marché marocain. Une voiture achetée en France ou en Espagne, même récente, peut échapper aux contrôles si elle n’est pas immatriculée localement. Résultat ? Des milliers de conducteurs pourraient continuer à rouler avec des diesels de 2015 sans payer de malus.
Autre faille : les véhicules utilitaires légers (VUL). Au Maroc, les artisans et les petits commerçants roulent souvent avec des fourgons diesel anciens, comme des Renault Kangoo ou Peugeot Partner de 2008. Ces modèles, souvent peu chers à l’achat, deviennent des pièges fiscaux si le malus les vise. Le gouvernement va-t-il les épargner ? Personne ne sait.
Et puis, il y a la question des prix. Une voiture polluante, même avec une surtaxe, peut rester moins chère qu’une alternative propre. Exemple : une Peugeot 3008 diesel de 2016, émettant 150 g/km, pourrait coûter 250 000 dirhams avec malus. Une MG4 électrique, bien moins polluante, affiche un prix similaire. Sauf que la MG4 a une autonomie limitée, et que les bornes de recharge au Maroc sont encore rares.
Le bonus-malus, sans accompagnement, risque de devenir une mesure symbolique. Une claque pour ceux qui ne peuvent pas se permettre une voiture neuve, mais un coup d’épée dans l’eau pour les plus aisés, qui achèteront quand même leurs SUV électriques.
Ce que le gouvernement ne dit pas sur les vrais perdants du système
Officiellement, le bonus-malus vise à réduire la pollution et à accélérer la transition vers des véhicules propres. Officieusement, il sert aussi un autre objectif : réduire la dépendance aux importations de voitures neuves, surtout européennes. Le Maroc veut protéger son marché automobile local.
Or, aujourd’hui, 90 % des voitures vendues au Maroc sont importées. Les constructeurs locaux, comme Renault (via sa filiale au Maroc) ou Peugeot, peinent à écouler leurs modèles électriques ou hybrides. Le bonus-malus pourrait forcer les Marocains à se tourner vers des alternatives locales… ou à payer plus cher.
Mais qui va vraiment gagner ?
- Les acheteurs de voitures neuves propres ? Peut-être, si les prix baissent. Mais aujourd’hui, une Dacia Spring (électrique) coûte encore 250 000 dirhams, soit le prix d’une voiture d’occasion thermique.
- Les revendeurs de voitures d’occasion ? Ils vont devoir justifier le prix des vieux diesels, déjà peu attractifs.
- Les artisans et les classes moyennes ? Ceux qui ne peuvent pas se permettre de changer de voiture vont continuer à rouler avec leurs vieux moteurs, malus ou pas.
Le vrai perdant, c’est le consommateur moyen. Celui qui ne veut pas d’une Tesla, mais ne peut pas non plus se payer une voiture neuve propre. Il va devoir choisir entre payer plus cher… ou garder sa vieille voiture, et payer quand même, mais en cachette, via des importations parallèles.
Le Maroc joue avec le feu. Et les conducteurs trinquent.
Le bonus-malus, c’est une bonne idée en théorie. Sanctionner la pollution, c’est nécessaire. Mais au Maroc, comme ailleurs, les mesures écologiques se heurtent à la réalité économique.
Le problème, ce n’est pas le malus. C’est son application. Sans transparence sur les barèmes, sans accompagnement pour les classes moyennes, sans alternative réelle pour les véhicules utilitaires, cette mesure risque de devenir une taxe de plus pour les mauvaises raisons.
Et le pire ? Personne ne semble s’en soucier. Les écologistes applaudissent sans vérifier les détails. Les constructeurs locaux se frottent les mains. Les importateurs prient pour que le système ne soit pas trop strict.
Pendant ce temps, vous, vous allez devoir payer.
Alors, prêt à mettre 20 000 dirhams de plus sur votre prochaine voiture ?
La dernière question, celle qu’on ne pose jamais
Le Maroc mise sur l’électrique pour son avenir. Mais qui va financer la transition ? Pas les riches, qui achèteront leurs voitures où ils veulent. Pas les étrangers, qui ne paieront pas de malus. Alors qui ?
Les mêmes qui roulent encore avec des diesels de 2010. Ceux qui n’ont pas le choix.
Et eux, on s’en fiche.