La Poste du Sénégal lance une mobilisation qui dérange

Les femmes de La Poste sénégalaise appellent à un dépistage massif des cancers féminins. Mais derrière les discours, les inégalités persistent. Et les chiffres ? Ils parlent d’eux-mêmes.

Publié le 10 octobre 2026 à 12:09
La Poste du Sénégal lance une mobilisation qui dérange

Un coup de projecteur qui tombe à pic, et à côté

La Poste sénégalaise n’est pas une inconnue. Entre ses 3 000 employés et son réseau de 500 bureaux, l’entreprise touche tous les coins du pays. Quand ses dirigeantes décident de lancer une campagne de sensibilisation, ça fait du bruit. Surtout quand elles ciblent les femmes.

Pourtant, il y a un détail qui saute aux yeux : pourquoi La Poste ? Pourquoi pas les hôpitaux publics, sous-financés et en grève permanente ? Pourquoi pas les associations locales, qui trimbalent des kits de dépistage depuis des années sans que personne ne les écoute ?

La réponse est simple : parce que La Poste, ça parle. Une entreprise privée, avec des moyens, une image propre, et une légitimité que les structures étatiques ont perdue. « On ne peut pas compter que sur l’État », a résumé Aissatou Diouf. Traduction : « On prend le relais, parce que vous, vous avez abandonné. »

Problème : cette mobilisation arrive avec 10 ans de retard. En 2013, une étude de l’OMS révélait que le Sénégal avait l’un des taux de mortalité les plus élevés d’Afrique de l’Ouest pour les cancers gynécologiques. Depuis, les campagnes de dépistage se sont multipliées… mais les femmes continuent de mourir. Pourquoi ? Parce que les centres de santé manquent de moyens, que les médecins sont en grève, et que les femmes, surtout en zone rurale, n’ont ni le temps ni les ressources pour se déplacer.

La Poste, elle, a une solution : des unités mobiles. Des bus équipés, des infirmières formées, des rendez-vous organisés dans les quartiers. « On va vers elles », martèle Seynabou Thiam Fall. Belle initiative. Sauf que ces bus, combien en a-t-elle ? Trois. Trois sur tout le territoire. Assez pour faire de la figuration, pas pour changer la donne.

Le piège des bonnes intentions

La campagne de La Poste a un nom : « Dépistage sans frontières ». Un slogan qui sonne bien, mais qui cache une réalité moins reluisante. Parce que oui, les frontières existent.

Prenez Dakar. Dans les quartiers aisés comme les Almadies ou les Corniches, les femmes savent où trouver un dépistage. Elles ont accès à des cliniques privées, des médecins recommandés, des groupes Facebook où on partage les adresses des bons spécialistes. Elles se font suivre.

Maintenant, prenez Kaolack, à 200 km de la capitale. Là-bas, une femme sur deux ne sait même pas ce qu’est un frottis. « On nous parle de cancer, mais on ne nous explique pas comment l’éviter », témoigne Aïda Diallo, 42 ans, mère de trois enfants. « On attend que ça nous tombe dessus. »

La Poste a bien prévu des sessions dans les régions. Mais comment faire passer un message clair quand les infirmières manquent de temps, que les traductions en wolof ou en sérère sont approximatives, et que les rumeurs, « Le frottis, ça rend stérile », courent encore ?

Le vrai défi, ce n’est pas la logistique. C’est la culture.

Ce que les chiffres ne disent pas

En 2022, le Sénégal a enregistré plus de 3 500 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus (source : Registre des cancers de Dakar). 3 500 femmes. Parmi elles, 80 % auraient pu être sauves si elles avaient été dépistées à temps. 80 %. Un massacre évitable.

Pourtant, quand on demande aux responsables de La Poste pourquoi ils ne font pas plus, les réponses sont floues. « On fait ce qu’on peut », « Les moyens sont limités », « Il faut du temps ». Des phrases toutes faites.

La vraie question, c’est : pourquoi une entreprise comme La Poste, avec ses milliards de francs CFA de chiffre d’affaires, ne met-elle pas ses ressources au service d’un vrai plan national ?

Parce que le dépistage, ça ne se limite pas à des bus et des affiches. Ça demande des investissements lourds : formation des médecins, achat de matériel, suivi des patientes, et surtout, une volonté politique.

Or, le Sénégal traîne des pieds. Pourquoi ? Parce que parler de cancer, c’est parler de mort. Et au Sénégal, comme ailleurs, on préfère fermer les yeux.

La mobilisation de La Poste cache un vide

Il y a une scène qui résume tout. Lors d’un point presse à Dakar, une journaliste a demandé à Aissatou Diouf : « Madame, votre campagne vise surtout les employées de La Poste. Pourquoi ne pas élargir à toutes les femmes du pays ? »

Réponse, après un silence : « Parce que c’est déjà beaucoup. »

Déjà beaucoup. Comme si sauver 500 femmes par an était une performance. Comme si La Poste avait le droit de se contenter de sa petite action locale alors que le pays étouffe.

Le problème, ce n’est pas le manque d’engagement. C’est l’absence de stratégie.

La Poste pourrait exiger des comptes. Elle pourrait menacer de retirer ses services si l’État ne se bouge pas. Elle pourrait utiliser son influence pour forcer les autorités à agir. Mais non. Elle préfère jouer les sauveurettes, avec trois bus et un slogan.

Résultat : les femmes de La Poste seront dépistées. Les autres, pas tant.

Ce qui reste à faire

La mobilisation de La Poste est un coup de projecteur nécessaire. Mais un projecteur ne guérit pas.

Pour que ça change, il faudrait :

  • Un plan national avec des objectifs clairs, des financements bloqués, et des sanctions en cas d’échec.
  • Une loi obligeant les entreprises à participer au dépistage, comme elles le font pour les vaccins.
  • Une campagne de masse, pas seulement dans les grandes villes, mais dans les villages, avec des messages adaptés.
  • Des données transparentes. Aujourd’hui, personne ne sait combien de femmes sont vraiment dépistées. Personne ne vérifie.

La Poste a raison sur un point : on ne peut plus attendre.

Mais attendre quoi ? Une autre campagne ? Un autre discours ? Non. Il est temps que quelqu’un, l’État, les ONG, les entreprises, assume.

Parce que derrière chaque chiffre, il y a une femme. Une mère. Une sœur. Et elles n’ont plus le temps.

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R Galaxie Rédaction

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