La rentrée des écrans, version Blagnac
Ce samedi, la Médialudo de Blagnac rouvre ses portes aux écoliers. Pas de fanfare, pas de discours enflammé, juste une affiche sur le panneau d’entrée : « Ateliers créatifs, jeux vidéo, initiation à la programmation ». Rien qui claque. Rien qui surprenne. Surtout pas dans une ville où les équipements culturels se multiplient comme des graffitis sur un mur d’autoroute.
Pourtant, la Médialudo, c’est un peu le dernier vestige de l’époque où Blagnac misait sur le « numérique citoyen ». Une idée noble, en théorie : apprendre aux enfants à coder, à créer, à ne pas juste consommer des écrans. En pratique ? Un local de 150 m², trois animateurs à temps partiel, et un budget qui dépend des restes de la subvention municipale. « On fait avec ce qu’on a », résume une employée, sans sourciller.
Mais voici le problème : personne ne mesure vraiment l’impact. Pas les enfants, pas les parents, pas la mairie. Les ateliers sont pleins ? « Ouais, mais c’est parce que c’est gratuit ». Les gamins reviennent ? « Parfois ». Ça change quelque chose dans leur vie ? « Ben… on ne sait pas ».
Et puis il y a l’effet d’aubaine. La Médialudo, c’est aussi un moyen pour la ville de dire : « On fait quelque chose pour les jeunes ». Sans avoir à justifier. Sans avoir à évaluer. Sans avoir à fermer, non plus. Parce que fermer, ça coûterait plus cher que de laisser tourner.
Le chiffre qui pèse comme une ombre
En 2022, la mairie de Blagnac a dépensé 128 000 euros pour les activités périscolaires « numériques ». Soit l’équivalent de trois postes d’enseignants à temps plein. Sauf que ces 128 000 euros, personne ne sait exactement où ils partent. « On a un budget, on le gère », répond le service communication. Traduction : « On ne vous embêtera pas avec des détails ».
Pourtant, à deux pas de là, le collège Jean-Moulin a dû supprimer ses options informatique l’an dernier. « Pas assez d’élèves », avait expliqué la proviseure. Coïncidence ? Peut-être. Mais quand on voit comment la ville étale ses efforts, on se demande.
Et puis il y a l’argument massue : la Médialudo, c’est aussi un moyen de faire patienter les enfants pendant que leurs parents traînent à la bibliothèque municipale. « On les occupe, comme ça, ils ne font pas les cons dans les rues », avoue un parent entre deux va-et-vient. Pas faux. Mais est-ce que c’est ça, le but ?
L’atelier où on ne parle pas de l’essentiel
Prenez l’atelier « Initiation à la robotique ». Thème : « Les robots, c’est l’avenir ! ». Sauf que les robots présentés sont des petits boîtiers Lego Mindstorms, vieux de cinq ans. « On n’a pas les moyens de se mettre à jour », justifie l’animateur. Problème : les enfants, eux, ont des smartphones plus puissants dans leurs poches. Alors on leur apprend à programmer des robots qui ressemblent à des jouets de 2015.
Et quand on demande ce qu’ils feront de ça plus tard, les réponses sont édifiantes : « Ben… peut-être que je deviendrai ingénieur ». « Ouais, ou peut-être que je ferai autre chose ». Personne ne sait. Personne ne se pose la question. Parce que l’objectif réel n’est pas la formation, mais l’occupation.
Pourtant, à Toulouse, le FabLab de la Cité de l’Espace forme des centaines d’enfants chaque année. Avec des machines à découper laser, des imprimantes 3D, et des partenariats avec des entreprises. Pourquoi Blagnac ne peut pas en faire autant ? « Parce que c’est plus cher », répond la mairie. « Et puis, on n’a pas la même envergure ». Traduction : « On n’a pas les couilles ».
Ce qui se joue vraiment derrière les écrans
La vraie question, celle que personne ne veut aborder, c’est celle du manque de stratégie. La Médialudo, c’est un peu comme un vieux 4x4 municipal : ça roule, ça ne casse pas, et ça permet de faire semblant d’avancer.
Derrière les ateliers, il y a une ville qui ne sait pas quoi faire de ses jeunes. Pas assez de moyens pour des structures sérieuses, pas assez de volonté pour fermer ce qui ne marche pas. Résultat : on maintient le statu quo, on fait semblant d’innover, et on espère que les enfants ne remarqueront pas que, sous les écrans, il n’y a rien.
Et puis il y a l’effet pervers : plus on maintient des structures inefficaces, plus on décourage ceux qui voudraient en créer de nouvelles. « À quoi bon se battre si la mairie ne veut pas ? », soupire un ancien animateur, parti monter son propre atelier de codage… ailleurs.
La rentrée qui ne change rien
Ce samedi, donc, la Médialudo rouvrira. Les enfants viendront, certains s’amuseront, d’autres s’ennuieront. Les parents soulagés pourront dire : « Au moins, ils sont occupés ». Et la mairie pourra cocher une case de plus dans son tableau Excel.
Mais dans trois ans, quand on demandera « Alors, ça a servi à quelque chose ? », personne ne saura répondre. Parce que la vraie rentrée, celle qui compte, n’a jamais eu lieu.
Et c’est ça, le problème.