Le jour où les GAFA ont avalé le marché obligataire
Le 15 juin 2023, Microsoft annonçait un emprunt record : 27 milliards de dollars, à un taux qui frôlait les 4,5 %. Rien de spécial, sauf que c’était le 12e emprunt de l’année pour le géant de Redmond. Et que ce taux-là, à l’époque, était déjà plus élevé que celui des bons du Trésor américain à 10 ans. Un comble.
Pourtant, personne n’a bronché. Ni les régulateurs, ni les médias, ni même les fonds souverains qui, d’habitude, grognent quand les taux grimpent. Pourquoi ? Parce que Microsoft, comme Alphabet (Google) ou Meta, a un argument imparable : l’IA. Une excuse en or pour justifier des dettes qui, hier encore, auraient fait fuir les investisseurs. Aujourd’hui, ils se bousculent.
Problème : ces 500 milliards de dollars (chiffre estimé par S&P Global pour 2023-2024) ne financent pas des usines ou des salaires. Ils paient des serveurs, des puces, des data centers. Des actifs qui ne rapportent rien… pour l’instant. Mais les marchés ferment les yeux. Pourquoi ? Parce que l’IA, c’est le nouveau Graal. Même si ça ne marche pas, on vous croit.
Quand les banques centrales ferment les yeux
La Fed a relevé ses taux 11 fois depuis 2022. Objectif : freiner l’inflation. Résultat : les emprunts pour les États et les entreprises sont devenus chers. Sauf pour les géants du numérique. Pourquoi ? Parce que leur notation crédit (AA ou AAA) leur donne accès à des taux privilégiés. Même quand ils empruntent 30 milliards en six mois, comme Meta en 2023.
Mais attention : ces taux privilégiés, ils les doivent à leur taille. Pas à leur rentabilité. En 2022, Meta a brûlé 23 milliards de dollars en investissements. Google ? 30 milliards. Microsoft ? 25. Pourtant, leurs dettes sont considérées comme sûres. Comme si le fait d’acheter des puces Nvidia à prix d’or était un gage de solvabilité.
La Fed sait très bien ce qui se passe. Elle a même prévenu, en mars 2023 : « Les entreprises technologiques représentent désormais 20 % du marché obligataire corporate. » Traduction : elles écrasent tout le monde. Les hôpitaux, les communes, les PME qui, elles, doivent payer des taux à 6 ou 7 % pour se financer. Pendant ce temps, Microsoft emprunte à 4,2 %.
Question : qui paie l’addition ? Vous.
Le marché obligataire devient un casino à deux vitesses
Prenez l’exemple de l’État de Californie. En 2023, il a dû payer 3,8 % pour un emprunt à 10 ans. Un taux correct, dans le contexte. Sauf que les municipalités californiennes, elles, paient entre 5 et 6 %. Pourquoi ? Parce que les fonds d’investissement et les banques préfèrent prêter à Meta ou à Amazon. Ces derniers ont un argument massue : « On investit dans l’avenir. »
Sauf que l’avenir, parfois, ça ne rapporte rien. En 2021, WeWork a fait faillite après avoir emprunté comme un fou. Résultat ? Ses obligataires ont perdu 70 % de leur mise. Aujourd’hui, personne ne s’en souvient. Parce que les GAFA, eux, ont une autre arme : la narration. « L’IA va tout changer. » Et hop, les taux baissent.
Problème : cette bulle est artificielle. Les obligations des géants tech sont surévaluées. Pas parce qu’ils sont solvables, mais parce que les investisseurs ont peur de rater le train. Comme en 2000 avec les dot-com, ou en 2007 avec l’immobilier.
Ce que les régulateurs ne veulent pas voir
La SEC (l’autorité américaine des marchés) a lancé une enquête sur les pratiques de Meta en matière de dette. Pourquoi ? Parce que le groupe a utilisé des convertible bonds, des obligations qui peuvent être transformées en actions, pour contourner les règles. Traduction : Meta emprunte sans avoir à déclarer pleinement sa dette. Un truc de comptable pour faire croire que tout va bien.
Pourtant, personne ne les arrête. Pourquoi ? Parce que les régulateurs ont peur d’être accusés de « freiner l’innovation ». L’IA, c’est sacré. Même quand ça signifie que les marchés sont faussés.
Et puis, il y a un autre problème : ces dettes, elles ne sont pas toutes en dollars. Une partie est libellée en euros, en yens, en livres. Si une crise éclate, et les crises, ça arrive, c’est la panique. Les banques centrales devront choisir : sauver les États… ou sauver les géants tech ?
Réponse : elles sauveront les géants tech. Parce que sans eux, plus d’IA. Et sans IA, plus de narrative pour justifier les dettes.
La vraie question n’est pas « Qui va payer ? » mais « Quand ? »
En 2008, les banques avaient trop prêté. Aujourd’hui, ce sont les géants tech. La différence ? En 2008, on avait des actifs tangibles : des maisons, des usines. Là, on a des modèles d’IA qui, pour l’instant, ne font que brûler du cash.
Mais attention : ce n’est pas une crise immédiate. C’est une bombe à retardement. Quand les taux remonteront vraiment, et ils remonteront, les GAFA devront choisir : soit ils vendent des actifs (comme Facebook en 2022), soit ils augmentent leurs prix (comme Netflix). Soit les deux.
Résultat : vous paierez. Soit en impôts (si les États doivent renflouer), soit en services plus chers (si les géants tech augmentent leurs prix). Soit les deux.
Le marché obligataire n’est plus un marché. C’est un jeu d’illusions.
En 2023, les obligations des géants tech représentaient 15 % de l’ensemble du marché corporate américain. En 2024, ce sera 20 %. Et en 2025 ? Personne n’ose le dire. Parce que si la bulle éclate, ce n’est pas seulement votre épargne qui sera touchée. C’est l’économie réelle.
La vraie question n’est pas de savoir si ça va péter. C’est de savoir quand. Et surtout, qui paiera.
Parce que cette fois, ce ne sont pas les petits qui trinqueront en premier. Ce sera vous.