Le contrat qui n’existe pas encore, mais qui se négocie déjà à Berlin
En 2015, quand Nexter Systems et Krauss-Maffei Wegmann (KMW) ont annoncé leur rapprochement, tout le monde a cru à une fusion franco-allemande. Sauf que non. L’État français, via Giat Industries, a gardé la main sur Nexter. Et aujourd’hui, Berlin veut en prendre 50 %. Pas un euro de plus, pas un siège en moins. Juste un contrôle partagé sur un groupe qui fabrique les chars Leclerc, les canons Caesar, et les obusiers qui équipent l’OTAN.
Pourquoi l’Allemagne s’y intéresse-t-elle autant ? Parce que Nexter, c’est le dernier géant européen de l’armement terrestre qui tient encore debout. Et parce que Paris, visiblement, n’a plus les moyens de dire non.
L’Allemagne a un plan. La France, des dettes.
KMW, c’est le numéro un allemand de l’armement terrestre. Ils fabriquent les chars Leopard, les véhicules blindés Puma, et ils veulent maintenant mettre la main sur Nexter. Pas pour faire un cadeau à Paris, mais pour éviter que Nexter ne finisse entre les mains de quelqu’un d’autre. Ou pire : qu’il coule.
Le problème, c’est que Nexter, c’est un gouffre financier. En 2023, le groupe a enregistré un déficit de 120 millions d’euros. Les commandes se raréfient, les coûts explosent, et l’État français, lui, a d’autres priorités. La dette publique française frôle les 3 000 milliards d’euros. Dans ce contexte, refuser une injection de cash allemande, c’est se tirer une balle dans le pied.
Sauf que Berlin ne veut pas juste de l’argent. Ils veulent du pouvoir. Et surtout, ils veulent éviter que Nexter ne bascule vers un autre partenaire, américain, peut-être. Parce que quand on parle d’armement lourd, les États-Unis, c’est le jeu.
Les États-Unis sont déjà partout. Personne ne les arrête.
En 2022, les États-Unis ont vendu 1,5 milliard de dollars d’armes à l’Allemagne. Des missiles, des drones, des systèmes de défense. Et en France ? On se bat pour garder nos usines à flot. Résultat : aujourd’hui, 70 % des chars allemands sont américains (le M1 Abrams, pour être précis). Et l’Allemagne, qui se présente en sauveur de Nexter, achète en même temps des chars américains.
C’est le grand paradoxe : l’Europe veut garder son industrie d’armement, mais elle n’a plus les moyens de la financer. Alors on se tourne vers Berlin, qui se tourne vers Washington. Et au final, c’est toujours les mêmes qui gagnent.
Ce que personne ne dit : l’Allemagne n’est pas un allié, c’est un concurrent.
Officiellement, ce rapprochement franco-allemand est une question de souveraineté européenne. En réalité, c’est une question de survie. KMW sait que si Nexter coule, c’est eux qui hériteront du marché. Et si Nexter survit, ils auront une usine clé en France, avec des emplois, des technologies, et un accès direct aux commandes de l’OTAN.
Le pire ? La France n’a pas le choix. Soit elle vend, soit elle ferme. Et personne ne veut fermer.
Le vrai risque, ce n’est pas la dette. C’est la dépendance.
En 2018, l’Allemagne a racheté Rheinmetall, un autre géant de l’armement. Aujourd’hui, KMW veut Nexter. Demain, ce sera quoi ? Les avions Dassault ? Les frégates Naval Group ?
Le problème, c’est que quand on vend une partie de son industrie, on vend aussi une partie de sa stratégie militaire. Et si demain, Berlin et Paris ne sont plus d’accord sur une guerre, une crise, ou même juste sur une livraison d’armes ? Qui décide ? Qui paie ? Qui a le dernier mot ?
Aujourd’hui, personne ne pose la question. Parce que tout le monde a trop peur de dire non.
L’État français joue les naïfs.
En 2015, on avait cru à une fusion équilibrée. En réalité, c’était un piège. L’Allemagne a toujours eu un plan B : racheter. Et la France, trop endettée pour refuser, n’a plus les moyens de négocier.
Le pire, c’est que personne ne s’en offusque vraiment. Parce que dans ce jeu, tout le monde perd. Sauf les actionnaires.
La vraie question, c’est : et après ?
Si Berlin obtient ses 50 %, qu’est-ce qui empêche KMW de prendre le contrôle total dans cinq ans ? Qu’est-ce qui empêche l’Allemagne de décider seule des exportations, des technologies, des partenariats ?
Aujourd’hui, Nexter est français. Demain, il sera allemand. Et après-demain, il sera peut-être américain. Parce que quand on n’a plus les moyens de dire non, on finit toujours par céder.
La France a encore le choix. Mais pour combien de temps ?