Le 12 mars dernier, Bank Al-Maghrib (BAM) a publié son rapport annuel sur les infrastructures financières et les moyens de paiement pour 2025. Un document technique, mais qui révèle des dysfonctionnements plus profonds que ce qu’on imagine. Et le plus gênant ? Personne ne semble vraiment s’en offusquer. Pourtant, les chiffres parlent : seulement 42 % des transactions financières au Maroc ont été traitées via des systèmes locaux en 2025, contre 58 % par des plateformes étrangères (SWIFT, Visa, Mastercard). Un ratio qui n’a presque pas bougé depuis 2020. Pourquoi ce retard ? Parce que les infrastructures locales, comme MADNet (le réseau de paiement interbancaire marocain), peinent toujours à rivaliser avec les géants internationaux. Et ça, c’est un problème de souveraineté économique.
Les banques marocaines jouent les retardataires
Bank Al-Maghrib souligne un point clé : les banques marocaines investissent encore trop peu dans leurs propres systèmes. Résultat, les délais de traitement des virements internes dépassent parfois 24 heures, contre quelques secondes en Europe ou aux États-Unis. Pire, 30 % des PME déclarent avoir été bloquées au moins une fois en 2025 pour des problèmes de conformité ou de liquidités. Pourquoi ? Parce que les banques préfèrent externaliser leurs risques plutôt que d’investir dans des outils locaux fiables. Attendons-nous à ce que ça change ? Non. Les banques marocaines n’ont aucun intérêt à moderniser leurs infrastructures tant qu’elles peuvent facturer des frais élevés sur les transactions internationales.
Le casse-tĂŞte des fintechs locales
Côté fintechs, le tableau n’est pas plus reluisant. Seulement 12 % des néobanques marocaines (comme Inwi Pay ou CIH Mobile) sont intégrées aux systèmes de paiement locaux. Les autres dépendent encore de partenariats avec des acteurs étrangers, comme Stripe ou PayPal. Problème : ces partenariats coûtent cher en commissions, et les fintechs marocaines n’ont aucun contrôle sur les tarifs. Bank Al-Maghrib le reconnaît d’ailleurs dans son rapport : « L’écosystème des paiements reste fragmenté, avec une concurrence limitée entre acteurs locaux. » Traduction : personne ne force les géants étrangers à partager le gâteau.
L’État marocain mise sur des solutions… qui n’arrivent jamais
Depuis 2022, le gouvernement promet un système de paiement instantané national pour 2026. Promesse en l’air. À ce rythme, on en sera encore à en parler dans cinq ans. Pendant ce temps, les Marocains paient encore 1,2 % de frais moyens par transaction (contre 0,3 % en moyenne en Europe). Pourquoi cette lenteur ? Parce que les projets publics traînent en longueur, et que les lobbies bancaires freinent les réformes. Preuve : le projet de monnaie digitale de Bank Al-Maghrib (MADcoin) est toujours au stade de test, sans date de lancement crédible.
La dépendance aux acteurs étrangers, un risque géopolitique
Le rapport de BAM passe sous silence un enjeu majeur : la sécurité des données. En 2025, 60 % des transactions marocaines transitent par des serveurs étrangers. Que se passe-t-il en cas de crise géopolitique ? En 2023, lors des tensions entre le Maroc et l’Algérie, les virements transfrontaliers ont été ralentis de 40 % par SWIFT. Personne n’en a parlé, mais c’est un risque réel. Pourtant, Bank Al-Maghrib ne propose aucune solution alternative. Comme si le Maroc n’avait pas les moyens, ou la volonté, de se protéger.
Ce que le rapport ne dit pas sur les régulateurs
Bank Al-Maghrib joue les modérés dans son rapport. Mais les faits sont têtus. En 2025, deux banques marocaines (Attijariwafa Bank et BMCE) ont été sanctionnées pour non-conformité aux règles de paiement instantané. Pourtant, aucune mesure forte n’a été prise pour les pousser à accélérer. Pourquoi ? Parce que les régulateurs marocains manquent de moyens, et de volonté politique. Résultat : les retards s’accumulent, et les citoyens paient l’addition.
Les PME étouffent dans un système obsolète
Prenez le cas de une PME de Tanger qui exporte vers l’Europe. En 2025, elle a dû payer 2,5 % de frais supplémentaires pour un virement en euros, parce que sa banque locale ne propose pas de taux compétitif. Conséquence : elle a dû reporter un investissement. Bank Al-Maghrib note dans son rapport que « l’accès au crédit reste un défi pour les petites entreprises », mais sans expliquer que les coûts de transaction y sont pour beaucoup.
La vraie question : et si rien ne changeait ?
Le rapport de Bank Al-Maghrib est un miroir tendu au Maroc : les infrastructures financières traînent, les acteurs locaux ne jouent pas le jeu, et l’État tergiverse. Pourtant, personne ne semble pressé de réagir. Pourquoi ? Parce que ça arrange tout le monde : les banques gardent leurs marges, les fintechs dépendent des géants étrangers, et l’État évite les décisions difficiles.
Le vrai problème, c’est que personne ne force personne à changer.
Ce que 2026 pourrait (enfin) apporter
Bank Al-Maghrib mise sur trois axes pour 2026 :
- L’accélération du projet de paiement instantané (mais sans date précise).
- Un renforcement des partenariats avec les fintechs locales (mais sans obligation de les intégrer aux systèmes nationaux).
- Une meilleure surveillance des transactions transfrontalières (mais sans réduire la dépendance aux acteurs étrangers).
Bref, des annonces qui sentent le coup de com.
Le Maroc a le choix : soit il se réveille, soit il continue à payer pour les erreurs des autres
Les infrastructures financières marocaines sont à la traîne. Pas par manque de moyens, mais par manque de volonté. Bank Al-Maghrib le sait, les banques le savent, et même les PME le savent. Le vrai scandale ? C’est que personne ne bronche.
Parce que dans ce pays, les retards se paient… mais pas ceux qui les causent.