Le 12 mars 2024, la clinique Bruxelles Gynécologie a fermé ses portes après 40 ans d’activité. Pas à cause d’un manque de patients, mais parce que les assurances refusaient de couvrir les avortements. Une décision administrative qui tombe comme un couperet : en Belgique, avorter devient un luxe. Ou une corvée administrative interminable, selon où vous habitez. À Bruxelles, l’attente pour un rendez-vous peut dépasser six semaines. En Wallonie, certaines cliniques ne pratiquent plus du tout, faute de médecins formés. Et personne ne s’en émeut vraiment. Pourtant, la loi de 1990, censée protéger les femmes, est devenue un leurre. Elle autorise l’avortement jusqu’à 12 semaines, mais en pratique, des centaines de femmes dépassent ce délai parce qu’elles n’ont pas pu obtenir de rendez-vous à temps. Le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) a calculé en 2022 que 15 % des avortements en Belgique avaient lieu après 12 semaines, un chiffre en hausse constante. Et devinez quoi ? Ces cas-là ne sont plus remboursés par la sécurité sociale depuis 2018. Les femmes doivent payer de leur poche, entre 300 et 600 euros, selon les cliniques. Une somme qui peut sembler modique, mais qui devient un obstacle pour beaucoup. Surtout quand on sait que 30 % des femmes qui avortent en Belgique vivent sous le seuil de pauvreté, selon une étude de l’Université libre de Bruxelles (ULB) publiée en 2023. La loi, censée être progressiste, est devenue une machine à broyer les plus vulnérables. Et le pire ? Personne ne veut en assumer la responsabilité. Les partis politiques se renvoient la balle depuis des années. En 2018, la coalition au pouvoir avait promis une réforme. Trois ans plus tard, toujours rien. Les libéraux veulent durcir les conditions, les socialistes préféreraient étendre les délais, et les écologistes réclament un accès gratuit et sans limite. Résultat : le statu quo. Pendant ce temps, les cliniques ferment, les médecins refusent de se former, et les femmes galèrent. Le marchandage politique a tué l’esprit de la loi. Elle était née d’un compromis en 1990, quand les chrétiens-démocrates avaient accepté de légaliser l’avortement… à condition qu’il reste encadré, rare, et sous contrôle médical. Aujourd’hui, ce compromis pourrit. Les délais légaux ne correspondent plus à la réalité des soins. Les remboursements sont une loterie. Et les femmes, elles, doivent se débrouiller. Ce qui se passe quand une loi vieillit sans être remise à jour, c’est qu’elle devient un outil de punition. Pas de l’avortement en soi, non, l’avortement reste légal. Mais de celles qui n’ont pas les moyens de contourner les obstacles. Une étude de Santé publique France (2021) montre que les femmes issues de milieux défavorisés avortent plus tardivement, parce qu’elles consultent plus tard. En Belgique, c’est la même logique : moins vous avez de ressources, plus vous risquez de vous retrouver coincée dans un système qui vous ignore. Les cliniques qui ferment ne sont pas un hasard. À Liège, le Centre de planning familial a dû réduire ses capacités de 40 % depuis 2020, faute de personnel. À Gand, une seule clinique reste ouverte pour toute la Flandre. Et à Bruxelles ? Les listes d’attente s’allongent. Pourtant, le nombre d’avortements n’a pas baissé. Selon les chiffres officiels, près de 20 000 IVG sont pratiquées chaque année en Belgique. Un chiffre stable depuis 20 ans. Mais la différence, c’est que de plus en plus de femmes doivent payer, attendre, ou se tourner vers des solutions moins sûres. Le vrai problème, ce n’est pas l’avortement. C’est l’absence de volonté politique. En 2019, la Belgique a ratifié le traité de l’OMS sur l’accès aux soins, qui inclut l’avortement comme un droit fondamental. Sauf que sur le terrain, rien ne change. Les gouvernements successifs préfèrent tergiverser plutôt que d’affronter le sujet. Pourquoi ? Parce que l’avortement reste un sujet clivant. Parce que parler de délais, de remboursements, de déserts médicaux, ça fait peur. Parce que ça oblige à choisir un camp. Mais le camp des femmes, lui, ne choisit pas. Il subit. Et pendant ce temps, les cliniques ferment, les médecins partent, et les femmes paient. Littéralement. Ce qui manque, ce n’est pas une loi plus stricte ou plus laxiste. C’est une loi qui fonctionne. Une loi qui garantit un accès rapide, gratuit, et sans jugement. Une loi qui ne laisse pas les femmes à la merci des caprices politiques. En France, l’IVG est remboursée à 100 % depuis 2022, avec un délai étendu à 14 semaines. En Suède, il n’y a presque pas de délai légal, juste un délai médical. Résultat ? Moins d’avortements tardifs, moins de complications, moins de femmes qui doivent se battre pour leurs droits. La Belgique pourrait faire pareil. Elle ne le fait pas. Parce que c’est plus simple de tergiverser. Parce que c’est moins risqué de laisser pourrir la situation. Parce que personne ne veut assumer les conséquences. Mais les conséquences, elles, sont bien réelles. Une femme sur cinq en Belgique avorte au moins une fois dans sa vie. Une sur dix doit payer pour le faire. Et celles qui n’ont pas les moyens ? Elles attendent. Elles reportent. Elles prennent des risques. La loi de 1990 était censée protéger. Aujourd’hui, elle expose. Elle expose les femmes aux délais, aux coûts, aux refus de soins. Elle expose les médecins à la désorganisation, à la charge mentale, à l’épuisement. Elle expose le pays à un retard européen de plus en plus embarrassant. Le pire, c’est que personne ne semble s’en soucier. Pas les partis, pas les médias, pas même les associations de défense des droits des femmes, trop occupées à se déchirer sur les détails. Pendant ce temps, le nombre de cliniques baisse. Le nombre de femmes en difficulté augmente. Et la loi, elle, reste là, figée dans le temps, comme un fantôme qui n’ose plus parler. Alors oui, la Belgique a une loi sur l’avortement. Mais elle ne sert plus à rien. Sauf à rappeler que les droits des femmes ne sont jamais acquis. Qu’ils dépendent toujours de ceux qui veulent bien les défendre. Et aujourd’hui, personne ne défend vraiment. Juste des intérêts. Juste des calculs. Juste l’illusion d’un compromis qui ne tient plus. La prochaine fois que vous entendrez parler de ‘blocages politiques’, souvenez-vous de ça : ils ne bloquent pas que des lois. Ils bloquent des vies.