Le 12 mars 2024, à 16h47, le Conseil d’État a rendu son verdict : le plan social d’Auchan, qui prévoit la suppression de 2 397 emplois (soit près de 10 % de ses effectifs), est légal. Après deux ans de procédures, les juges en appellent ont tranché. La cour administrative d’appel de Douai avait déjà donné raison à Auchan en janvier, mais le tribunal administratif de Lille, lui, avait invalidé le plan en 2023. Bref, la machine administrative a fini par se caler sur la version du distributeur. Pas de surprise, donc. Juste une confirmation : la France continue de laisser filer ses emplois industriels et logistiques au profit des actionnaires et des algorithmes de gestion des stocks.
Un plan social qui sent le désengagement
Auchan justifie ces suppressions par la « nécessaire adaptation » à un marché en mutation. Traduction : les marges baissent, les clients achètent moins en magasin, et la direction préfère licencier plutôt que de réinvestir. Le problème, c’est que ce n’est pas un cas isolé. Carrefour a déjà supprimé 1 500 postes en France en 2023, et Leclerc menace de suivre. La grande distribution française est en train de devenir un secteur à deux vitesses : d’un côté, les hypermarchés automatisés et sous-payés ; de l’autre, les petits commerces qui résistent comme ils peuvent.
Le plan d’Auchan vise surtout les cadres et les employés qualifiés, ceux qui connaissent les produits, négocient avec les fournisseurs, ou gèrent les stocks. Des postes qu’on ne remplacera pas par des robots du jour au lendemain. La direction parle de « restructuration ». Les syndicats, eux, voient un démantèlement pur et simple. « On nous dit que c’est pour moderniser, mais en réalité, c’est pour réduire les coûts et augmenter les dividendes », résume un délégué CGT d’un entrepôt du Nord, sous le couvert de l’anonymat. Personne ne croit vraiment à l’argument de la compétitivité.
Le Conseil d’État, complice d’une logique sans pitié
La haute juridiction administrative a validé le plan en estimant qu’Auchan avait respecté les procédures légales. Mais est-ce que la légalité suffit à couvrir une décision aussi brutale ?
Prenons le cas de l’hypermarché d’Anzin, dans le Nord, où 87 emplois sont menacés. Ce magasin, ouvert en 1973, employait encore 120 personnes il y a cinq ans. Aujourd’hui, Auchan mise sur l’automatisation des caisses et la réduction des équipes. Résultat : des rayons de plus en plus vides, des livraisons en 24h qui tuent les petits commerces, et des employés qui enchaînent les CDD.
Le Conseil d’État a aussi validé les indemnités de licenciement, jugées « conformes ». Pourtant, avec une indemnité moyenne de 15 000 à 20 000 euros par salarié, Auchan économise des millions. Assez pour payer des avocats, mais pas assez pour embaucher.
Les syndicats préparent la guerre
Les organisations syndicales (CGT, FO, CFDT) avaient déjà obtenu gain de cause devant le tribunal administratif de Lille en 2023. Elles avaient pointé du doigt l’absence de réelle alternative économique proposée par Auchan. Le Conseil d’État, lui, a préféré fermer les yeux.
« On va saisir la Cour de justice de l’UE », menace un avocat spécialisé dans les plans sociaux. Parce que la France, avec ses 35 heures et ses protections sociales, n’est plus un terrain de jeu pour les multinationales. Auchan, rappelons-le, est une filiale du groupe Rungis, lui-même détenu à 60 % par des fonds d’investissement étrangers. Les licenciements, c’est bon pour les actionnaires. Les emplois, c’est une variable d’ajustement.
Ce que ça signifie pour les villes moyennes
Les suppressions chez Auchan ne touchent pas que les salariés. Elles frappent aussi les commerces de proximité. Un hypermarché qui licencie, c’est un flux de clients qui diminue. Et quand les clients diminuent, les boulangeries, les boucheries, les librairies ferment à leur tour. C’est le cercle vicieux de la désindustrialisation douce.
Prenez Maubeuge, où Auchan emploie 200 personnes. La ville compte déjà 15 % de chômage. Si l’hypermarché réduit ses effectifs de 30 %, ce ne sont pas que des emplois qui disparaissent. C’est un pan entier de l’économie locale qui s’effondre.
La vraie question : et après ?
Auchan a gagné. Les syndicats ont perdu. Mais la bataille n’est pas finie.
D’abord, parce que les licenciements ne commenceront qu’en 2025. Deux ans pour préparer les contre-attaques. Ensuite, parce que les salariés touchés ne vont pas se laisser faire sans se battre. Certains ont déjà entamé des recours individuels. D’autres envisagent des actions en justice pour manquement à l’obligation de reclassement.
Enfin, parce que ce plan social est un symbole. Si Auchan s’en sort, Carrefour, Leclerc et les autres suivront. La France est en train de devenir un pays où les grands groupes licencient sans crainte, protégés par des juges qui ferment les yeux.
Le vrai coût des licenciements
Les 2 400 emplois supprimés chez Auchan, ça représente :
- 12 millions d’euros de cotisations sociales en moins pour l’État (source : Dares, 2023).
- Des centaines de milliers d’euros de perte pour les communes, qui voient leurs recettes fiscales s’effondrer.
- Un affaiblissement des négociations collectives, puisque les salariés licenciés seront plus difficiles à organiser.
Mais surtout, ça représente une défaite pour le modèle social français.
La France a choisi son camp
Le Conseil d’État a validé le plan. Les actionnaires ont gagné. Les salariés, eux, savent déjà qu’ils ne sont plus les bienvenus.
Ce qui se joue chez Auchan, ce n’est pas qu’une bataille syndicale. C’est le choix d’un pays.
Soit on protège les emplois, les villes, les commerces de proximité. Soit on laisse les multinationales faire ce qu’elles veulent, au nom d’une « compétitivité » qui n’existe que sur le papier.
Auchan a fait son choix. La France, elle, n’a toujours pas tranché.