9h12, cour de récré. Un élève pianote sur son téléphone, l’air de rien.
Personne ne lui dit rien. Pourtant, ici, au lycée hôtelier Georges-Frêche, les portables sont censés être interdits en classe. Et dans la cour ? Officiellement, c’est « autorégulation ». Traduction : on compte sur les élèves pour se gérer eux-mêmes. Pas de surveillants qui hurlent, pas de confiscations en série. Juste un panneau près de l’entrée, discret, qui rappelle la règle : « Pas de téléphone en cours. Merci de votre compréhension. »
Bref. Ça marche ? À moitié.
« On leur fait confiance, et ils le sentent »
La proviseure adjointe, Isabelle Morel, assume. « On a choisi la souplesse parce que la répression, ça ne marche pas. Les gamins ont 16, 17 ans. Ils sont en âge de comprendre. » Elle marque une pause. « Et puis, franchement, on n’a pas les moyens de jouer aux gendarmes toute la journée. »
Dans les couloirs, les profs confirment. « Avant, on passait notre temps à confisquer. Résultat ? Les élèves râlaient, les parents appelaient, et au final, les téléphones revenaient dans la journée. » Un enseignant en cuisine hausse les épaules. « Là, au moins, on gagne du temps. Et bizarrement, ils respectent plus la règle quand on leur parle comme à des adultes. »
Sauf que. Dans la cour, c’est une autre histoire. Les téléphones traînent partout. Sur les bancs, dans les mains, même entre deux bouchées à la cantine. Personne ne bronche. « C’est pas interdit, donc… » lance un élève de terminale, écouteurs dans les oreilles. « On nous dit de faire gaffe, mais y’a pas de conséquences. Alors bon. »
Le chiffre qui cloue le bec
87%. C’est la proportion d’élèves qui avouent utiliser leur téléphone en cours malgré l’interdiction, selon une étude de l’Observatoire de la vie scolaire menée en 2023. Le lycée Frêche n’a pas fait d’enquête interne, mais les profs savent bien que la réalité est proche. « On ferme les yeux sur la cour parce qu’on n’a pas le choix, admet un CPE. Mais en classe, c’est non. Point. »
Pourtant, même là, les exceptions pullulent. « Un élève qui a oublié son cahier ? Il prend une photo du tableau avec son tel. Un autre qui a un rendez-vous médical ? Il montre le SMS à son prof. » La règle est claire, mais les contournements, innombrables. « On est dans le flou, résume une prof d’anglais. On interdit, mais on tolère. Du coup, les élèves ne savent plus où est la limite. »
« La maturité, c’est bien. Mais à 17 ans, on est con »
Léo, 17 ans, en bac pro cuisine, ne mâche pas ses mots. « Franchement, c’est n’importe quoi. Soit on interdit tout, soit on interdit rien. Là, c’est du pipeau. » Il sort son téléphone, montre une notification Snapchat. « Vous croyez vraiment qu’on va se dire : Oh, la cloche a sonné, je range mon tel ? Non. On est des ados. On a besoin de règles claires. »
Sa copine, Manon, tempère. « C’est vrai que c’est mieux qu’avant. Au moins, on nous fait confiance. Mais bon… » Elle baisse la voix. « Y’a des mecs qui passent leur temps à filmer les profs en douce. Après, ça part sur TikTok. Personne ne dit rien. »
Un surveillant, qui préfère rester anonyme, confirme. « On a eu deux cas de vidéos de profs diffusées en ligne depuis la rentrée. Les gamins savent très bien que si on les choppe, y’a pas de sanction. Alors ils tentent. »
Ce que personne ne veut voir
Derrière cette « souplesse » affichée, il y a une réalité moins glamour : le lycée n’a pas les moyens de faire autrement. Pas assez de personnel pour surveiller. Pas assez de casiers pour stocker les téléphones. Pas assez de temps pour gérer les conflits. « On fait avec ce qu’on a », lâche la proviseure adjointe. « Si on devait confisquer tous les portables, on passerait notre vie au bureau des sanctions. »
Et puis, il y a la peur. La peur des parents. « Un parent qui appelle pour dire que son gamin a été privé de téléphone, c’est un parent qui gueule, explique un CPE. On a déjà assez de boulot comme ça. »
Résultat ? On contourne. On bricole. On fait semblant de croire que la maturité des élèves suffira. « C’est un peu comme avec l’alcool, soupire un prof. On sait que c’est interdit avant 18 ans, mais on ferme les yeux sur les soirées. Parce que sinon, on passe pour des cons. »
La vraie question : et après ?
Le lycée Frêche n’est pas un cas isolé. Depuis la loi de 2018, les établissements sont censés interdire les téléphones en classe, mais chaque lycée fait à sa sauce. Certains confisquent systématiquement. D’autres, comme ici, misent sur l’autorégulation. « C’est une expérience intéressante, mais c’est pas une solution, tranche un sociologue de l’éducation. Ça marche avec des élèves motivés, dans un lycée calme. Mais dans un bahut difficile, ça exploserait en deux semaines. »
Pourtant, personne ne propose mieux. Le ministère de l’Éducation nationale reste flou. Les syndicats enseignants râlent, mais sans alternative. « On est dans l’entre-deux, résume Isabelle Morel. Ni tout à fait interdit, ni tout à fait autorisé. Et c’est ça, le problème. »
Alors, en attendant une vraie politique, les lycées bricolent. Certains réussissent. D’autres, comme Frêche, se contentent de limiter la casse. « On fait ce qu’on peut, conclut un prof. Mais franchement, si vous voulez mon avis, on est en train de perdre la bataille. »
Dernière image : 12h45, sortie des cours.
Un groupe d’élèves s’engouffre dans le bus. Tous ont le nez collé à leur écran. Personne ne parle. Personne ne regarde personne. La proviseure adjointe les observe depuis la fenêtre de son bureau. Elle soupire. « On leur demande d’être matures. Mais est-ce qu’on l’est, nous, avec eux ? »
La question reste en suspens.