Le fioul à 950 euros pour 1 000 litres, c’est plus qu’un mois de salaire. Virginie le sait. Elle aussi a calculé. 900 euros net par mois, c’est ce qu’elle touche depuis dix ans comme assistante maternelle. Pas de CDI, pas de congés payés, pas de mutuelle. Juste des familles qui paient 5,50 euros de l’heure pour qu’elle s’occupe de leurs gosses pendant qu’elles bossent. Ou font semblant de bosser. Peu importe. Ce qui compte, c’est que Virginie, elle, doit payer. Son loyer, ses courses, ses factures. Et maintenant, son fioul. 1 000 litres à 950 euros. Presque un salaire de plus pour se chauffer. Elle a appelé TotalEnergies la semaine dernière. Le conseiller lui a dit : « Madame, c’est le marché. » Comme si c’était une excuse. Comme si le marché avait des tripes. Comme si le marché pouvait payer le gaz, l’électricité, et en plus les couches des gamins dont elle a la charge. Elle a raccroché.
« Normalement, c’est moi qui devrais subvenir à ses besoins, pas l’inverse. » Elle parle de sa fille, 28 ans, au chômage technique depuis deux ans. C’est elle qui aide Virginie à tenir. Elle qui paie une partie du loyer, qui fait les courses, qui trie les factures. Parce que sinon, Virginie serait à la rue. Ou pire : elle aurait dû choisir entre manger et se chauffer. Mais personne ne lui demande son avis. Personne ne lui demande comment elle fait pour survivre avec 900 euros. Personne ne lui demande pourquoi elle en a marre d’être traitée comme un meuble. Un meuble indispensable, mais un meuble quand même.
Les aides existent, mais elles sont des miettes. Elle a touché 150 euros de chèque énergie en janvier. 150 euros. Pour quoi faire ? Pour payer deux factures de gaz, ou une facture de gaz et un peu d’électricité ? Elle a aussi droit à la prime activité, mais c’est dérisoire. 300 euros par mois. Assez pour acheter 330 litres de fioul. Pas assez pour l’hiver. Elle a demandé une aide au CCAS de sa ville, mais la liste d’attente fait trois mois. Trois mois à se geler en attendant qu’on daigne lui tendre la main. Le CCAS, c’est la charité. Pas la solidarité.
Quand les prix explosent, les salaires restent à la traîne
Le fioul, c’est le symbole. Pas seulement parce que c’est cher. Parce que c’est visible. Parce que ça se mesure. 1 000 litres à 950 euros, c’est une insulte. Une insulte à celles qui gardent vos enfants pendant que vous êtes au boulot. Une insulte à celles qui n’ont pas le choix. Pas le choix de déménager dans un endroit moins cher. Pas le choix de refuser une famille parce que le loyer est trop haut. Pas le choix de dire non quand une mère solo vous supplie de prendre son gosse deux jours par semaine. Parce que vous, vous avez besoin de cet argent.
Les salaires des assistantes maternelles n’ont pas bougé depuis 20 ans. En 2004, le SMIC était à 8,03 euros de l’heure. Aujourd’hui, il est à 11,65 euros. Mais le prix des couches, lui, a été multiplié par trois. Le prix du gaz aussi. Le prix de tout, d’ailleurs. Sauf celui de votre travail.
Pire : les familles paient plus cher. 5,50 euros de l’heure, c’est le tarif moyen en France. Mais certaines paient jusqu’à 7 euros. Parce que les parents ont des impôts à déclarer, des niches fiscales à optimiser. Parce que la Pajemploi leur rembourse une partie. Pas parce que c’est juste. Virginie, elle, voit défiler les familles aisées qui lui demandent des disponibilités flexibles, des nuits, des week-ends. Elles paient cash, elles ne posent pas de questions. Elles veulent leur service à la carte, comme un abonnement Netflix. Sauf qu’elles, elles ont Netflix. Et vous, vous avez le fioul à 1 euro le litre.
Le gouvernement parle de « pouvoir d’achat ». Mais le pouvoir d’achat de Virginie, il est où ? Dans les promesses ? Dans les communiqués de presse ? Non. Il est dans les 900 euros qu’elle touche chaque mois. Et ces 900 euros, ils ne suffisent plus à rien. Rien.
La fille qui paie les factures de sa mère
C’est elle qui a calculé. Pas Virginie. Sa fille. Celle qui n’a pas de boulot stable, qui vit chez sa mère parce qu’elle ne peut pas payer un loyer, qui trime en petits boulots pour arrondir les fins de mois. Elle, elle voit clair.
« Maman, à ce rythme, on va finir par devoir choisir entre manger et se chauffer. » Elle a raison. Mais personne ne lui répond. Personne ne lui dit : « On va vous aider. » Personne ne lui propose une solution. Juste des aides dérisoires, des listes d’attente interminables, et des factures qui montent.
Le pire, c’est que ça pourrait être évité. Pas en donnant 150 euros de chèque énergie. Pas en attendant trois mois pour une aide du CCAS. En augmentant les salaires. En taxant les familles qui paient 7 euros de l’heure au lieu de 5,50. En faisant payer les géants du gaz comme TotalEnergies pour leurs profits indécents. Mais personne ne le fait.
Pourquoi ? Parce que les assistantes maternelles, ce sont des invisibles. On ne les voit pas. On ne les entend pas. On ne les compte pas dans les statistiques du chômage, parce qu’elles ne sont pas au chômage. Elles sont juste sous-payées. Et ça arrange tout le monde.
Sauf Virginie. Et sa fille.
Le monde à l’envers, c’est quand les enfants de 3 ans paient plus cher que les adultes
Virginie a une famille qui paie 6 euros de l’heure. Une famille avec deux enfants. Deux enfants de 3 et 5 ans. 6 euros de l’heure, c’est 42 euros par jour. 42 euros pour que quelqu’un s’occupe de vos gosses pendant que vous êtes au boulot. Pendant que vous gagnez 2 000 euros net par mois.
42 euros, c’est le prix d’un repas dans un bon restaurant. Pas celui d’une nounou. Mais c’est le prix qu’on accepte de payer. Parce que c’est moins cher que la crèche. Parce que c’est plus flexible. Parce qu’on a besoin d’elle. Sauf qu’elle, elle a besoin de vous.
Le monde à l’envers, c’est quand les enfants des autres coûtent plus cher que votre propre enfant. Quand une assistante maternelle doit demander à sa fille de 28 ans de l’aider à payer son fioul. Quand une mère de famille paie 6 euros de l’heure pour qu’une autre mère s’occupe de ses enfants, alors qu’elle-même ne peut pas payer son propre loyer.
C’est ça, la France en 2024. Un pays où les inégalités ne sont pas des mots, mais des factures. Un pays où on parle de « fraternité » mais où personne ne tend la main. Un pays où les assistantes maternelles sont les dernières à qui on pense.
Virginie a raison. C’est le monde à l’envers. Mais personne ne veut le retourner.
Et si on parlait enfin des invisibles ?
Il y a 120 000 assistantes maternelles en France. 120 000 femmes qui élèvent vos enfants pendant que vous êtes au travail. 120 000 femmes qui touchent en moyenne 900 euros par mois. 120 000 femmes qui se battent pour survivre.
Elles ne font pas grève. Elles ne manifestent pas. Elles ne crient pas dans les médias. Elles continuent de travailler, parce qu’il le faut. Parce que les enfants des autres ont besoin d’elles. Parce que personne ne peut les remplacer.
Mais elles ne peuvent plus se taire. Pas quand le fioul coûte plus cher qu’un salaire. Pas quand leur fille doit payer leurs factures. Pas quand elles voient que personne ne bouge.
Alors oui, Virginie a raison. C’est le monde à l’envers. Mais ce monde-là, il ne tiendra plus longtemps. Parce que les factures, elles, ne mentent pas. Et les salaires, eux, non plus.
La dernière phrase de Virginie, c’est une menace. Pas une supplication. « Si on continue comme ça, un jour, je ne pourrai plus faire semblant. » Un jour, elle arrêtera. Un jour, elle fermera sa porte. Et ce jour-là, qui paiera pour garder vos enfants ?