Le 12 juin dernier, Macky Sall signait un décret sans fanfare. Jean-Michel Sène, directeur général de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) depuis 2018, était remercié. À sa place, Pape Momar Ngom, ancien directeur général de l’Agence nationale de l’électricité et du gaz (ADEG), prend les rênes. Un mouvement qui en dit long sur les attentes du pouvoir : après six ans à la tête de l’ASER, Sène n’a pas tenu la promesse d’une électrification rurale accélérée. Et Ngom, lui, arrive avec une réputation de gestionnaire, pas de réformateur. Le vrai problème, c’est que le changement de DG ne changera rien aux blocages concrets.
L’ASER, une agence qui traîne depuis 20 ans
En 2004, l’État créait l’ASER pour électrifier les zones rurales à grand renfort de subventions et de partenariats publics-privés. Objectif affiché : 100 % d’accès à l’électricité d’ici 2025. Sauf que, en 2024, seulement 68 % des villages sénégalais sont raccordés (source : rapport de la Banque mondiale, 2023). Pire : dans la région de Kolda, où l’ASER a lancé son dernier grand projet en 2020, un tiers des villages promis restent dans le noir. Les retards s’expliquent par trois choses : des contrats mal négociés avec les opérateurs privés, des coûts sous-estimés, et une bureaucratie qui étouffe les chantiers. Ngom connaît les dossiers, mais il ne changera pas ces règles du jeu.
Pourquoi Sène a-t-il été viré ? La vérité, personne ne la dit
Officiellement, le limogeage de Sène est justifié par une « réorganisation stratégique ». En réalité, les tensions couvaient depuis des mois. En 2023, le ministère de l’Énergie avait pointé du doigt des dépassements de budget de 12 % sur trois projets pilotes, sans que l’ASER ne puisse justifier ces écarts. Sène, ancien cadre de la Sonatel, avait l’avantage d’être un technocrate, mais pas un gestionnaire de crise. Son erreur ? Avoir cru que des rapports internes suffiraient à calmer les bailleurs de fonds.
Ngom, lui, a l’expérience des partenariats avec les privés. Il a dirigé l’ADEG pendant cinq ans, une période où les factures d’électricité ont explosé pour les ménages. Son profil rassure les investisseurs, mais pas les populations.
Le vrai défi : les villages qui n’intéressent personne
L’ASER a une mauvaise habitude : elle électrifie d’abord les zones où les revenus par habitant sont les plus élevés. Résultat, les villages de moins de 500 habitants, souvent en Casamance ou au Sine-Saloum, attendent depuis des années. En 2022, une étude de l’USAID avait révélé que 47 % des villages non électrifiés n’étaient même pas dans les plans de l’ASER. Pourquoi ? Parce que le coût par foyer y est trop élevé, et que les subventions de l’État ne couvrent pas les pertes. Ngom devra choisir : soit il maintient la stratégie actuelle et laisse des milliers de villages dans l’ombre, soit il réoriente les fonds vers les zones abandonnées. Personne ne mise sur la deuxième option.
Ce que le changement de DG ne résout pas : le manque de transparence
Le plus frappant dans cette nomination, c’est son absence de débat public. Ni la société civile ni les médias n’ont été consultés. Pourquoi ? Parce que les vrais enjeux ne sont pas techniques, mais politiques.
L’électrification rurale au Sénégal est un dossier sensible. D’un côté, les bailleurs de fonds (Banque mondiale, UE) exigent des résultats. De l’autre, le gouvernement doit faire semblant d’avancer sans alourdir le budget. Le tour de passe-passe ? Externaliser les risques.
Depuis 2020, l’ASER a signé des contrats avec des sociétés chinoises (comme China Power) et des fonds privés pour financer les extensions de réseau. Problème : ces partenariats opaques ont déjà provoqué des conflits locaux. À Nioro du Rip, en 2021, des villageois ont bloqué des chantiers parce que les promoteurs refusaient de leur montrer les contrats. Ngom héritera de ces tensions, sans mandat pour les régler.
La vraie question : et après ?
Ngom a trois ans pour tenir ses promesses. S’il échoue, ce ne sera pas faute d’avoir été prévenu. Le Sénégal a les moyens de faire mieux : en 2022, le pays a dépensé 1,8 milliard d’euros en importation de carburant pour les groupes électrogènes. Une somme qui pourrait électrifier 80 % des villages non raccordés.
Mais personne ne veut toucher à ces lobbies. Ni Sène ni Ngom n’ont intérêt à bousculer les habitudes. Le vrai changement viendra quand les populations exigeront des comptes. Pas avant.