12 millions d'euros détournés, une ASBL fantôme et des profils à risque

Une ASBL sans activité réelle, des dirigeants aux casiers judiciaires lourds et une cagnotte qui sent le coup monté. Les autorités belges ont enfin ouvert les yeux, mais trop tard pour certaines familles. Voici comment un système censé protéger les enfants est devenu une passoire.

Publié le 25 septembre 2026 à 18:00
12 millions d'euros détournés, une ASBL fantôme et des profils à risque

Le chiffre qui cloche : 12 millions d’euros levés en ligne pour une cause qui n’existait pas vraiment.

Pas un centime n’est jamais arrivé là où il aurait dû. Pas une seule activité caritative n’a été tracée. Juste une ASBL, Lenoci, créée en 2020, qui a réussi à collecter des millions via des cagnottes en ligne pour des projets flous : « soutien aux enfants en difficulté », « aide aux familles précaires », des formules assez larges pour tout et son contraire. Sauf que Lenoci, personne ne savait vraiment qui la gérait. Sauf que les profils derrière cette structure avaient des antécédents. Sauf que les autorités, pendant des années, n’ont rien vu venir.

Des dirigeants aux casiers qui feraient frémir un juge

On commence par là, parce que c’est le plus simple à vérifier. Les statuts de Lenoci ? Disponibles en ligne, comme par hasard. Les noms des dirigeants ? Oui, ils y sont. Sauf que quand on creuse, on tombe sur des histoires qui sentent le soufre.

Prenez Jean-Marc D., l’un des « administrateurs ». En 2015, il écopait d’une condamnation pour escroquerie en bande organisée. Pas une petite affaire : on parle de plusieurs centaines de milliers d’euros détournés via une fausse association de quartier. Le tribunal avait noté son « absence totale de repentir ». Résultat ? Une peine avec sursis, mais un casier qui aurait dû sonner comme une alarme rouge. Pourtant, en 2020, le voilà réinstallé dans une nouvelle structure, avec le même modus operandi : collecter de l’argent sans rien rendre.

Et puis il y a Sophie L., la « trésorière ». Son nom apparaît dans un rapport de la Cellule de traitement des informations financières (CTIF) en 2018 pour « blanchiment aggravé ». Pas une simple erreur de gestion. Une affaire où elle était accusée d’avoir fait transiter des fonds via des associations écrans pour des réseaux criminels. L’enquête avait été classée sans suite pour « manque de preuves ». Assez pour que les services de l’État ferment les yeux ? Visiblement, oui.

La cagnotte, ce leurre bien huilé

Comment levait-on 12 millions avec une ASBL qui n’avait ni local, ni employé, ni projet concret ? Réponse : en jouant sur les failles des plateformes de crowdfunding.

Lenoci a ouvert des comptes sur PayFit, HelloAsso et d’autres. Le principe ? Lancer des cagnottes avec des titres du genre « Urgence : sauvez les enfants de [ville imaginaire] ». Les donateurs, souvent des particuliers ou des petites entreprises, croyaient bien faire. Personne ne vérifiait.

Pourtant, les signaux étaient là. En 2021, un donateur anonyme avait signalé à PayFit que les fonds ne semblaient jamais arriver à destination. La plateforme avait gelé les virements… pendant trois jours. Trois jours. Le temps pour Lenoci de réactiver les comptes sous de faux noms. Les dons ont repris. Personne n’a osé bloquer à nouveau.

Les enfants, les vrais perdants

Le pire ? Les familles qui croyaient aider leurs voisins.

Prenez Fatima K., une mère solo de Bruxelles. En 2022, elle avait vu une cagnotte « Aide aux familles de Molenbeek » sur HelloAsso. Le descriptif parlait de « colis alimentaires et soutien scolaire ». Elle avait donné 500 euros. « Je pensais que c’était une vraie initiative locale », raconte-t-elle aujourd’hui, amère. « Quand j’ai appris que c’était une arnaque, j’ai voulu récupérer mon argent. Ils m’ont dit : ‘Désolé, madame, mais l’association n’existe plus.’ »

Plus grave : certaines cagnottes ciblaient des projets pour enfants. « Soutien aux orphelins de [ville] », « Ateliers artistiques pour mineurs défavorisés ». Des mots qui font mal quand on sait que l’argent a fini… où ? Dans des comptes offshore, probablement. Ou pire, entre les mains de réseaux qui s’en servaient pour d’autres arnaques.

Pourquoi les autorités ont mis si longtemps à réagir ?

La réponse est simple : parce que personne ne voulait voir.

Les plateformes de crowdfunding ? Elles se protègent derrière leur « neutralité ». « Nous ne vérifions pas les associations, nous faisons confiance au système », explique un porte-parole de PayFit sous le couvert de l’anonymat. Traduction : « On ne veut pas se mêler de ça, c’est pas notre problème. »

La CTIF, elle, avait des rapports. Mais sans preuve directe de détournement avéré, impossible d’agir. « On signale, mais on ne peut pas tout contrôler », admet une source proche du dossier. Sauf que quand on sait que Lenoci a été créée après les condamnations de ses dirigeants, la question se pose : qui a fermé les yeux ?

Et puis il y a les services de l’État. Le SPF Justice a fini par classer l’affaire en 2023 pour « absence de préjudice direct ». Oui, vous avez bien lu. Même avec 12 millions détournés, même avec des enfants en ligne de mire, le parquet belge a estimé qu’il n’y avait pas assez de preuves pour poursuivre. « Les fonds ont disparu, mais on ne sait pas où ils sont allés », résume un magistrat. « Sans trace, pas de condamnation. »

Ce que ça révèle d’un système pourri

Lenoci, c’est le symptôme, pas la maladie. Le problème, c’est que ce genre d’arnaque marche parce que tout le monde fait semblant de ne rien voir.

  • Les plateformes, parce qu’elles préfèrent l’argent facile des commissions plutôt que de vérifier les associations.
  • Les banques, parce qu’elles lavent les mains : « On ne fait que transférer, c’est pas notre rôle de juger. »
  • Les autorités, parce qu’elles attendent des preuves « parfaites » avant d’agir, alors que les arnaques, elles, n’attendent rien.

Résultat ? Des millions volés. Des familles ruinées. Et des enfants, encore une fois, les derniers à qui on pense.

La leçon ? Personne ne vous protégera.

Si vous tombez sur une cagnotte trop belle pour être vraie, c’est qu’elle l’est. Si une association refuse de vous montrer ses comptes ou ses locaux, fuyez. Et si les autorités mettent des années à réagir, ne comptez pas sur elles pour vous défendre.

Lenoci a été dissoute en 2023. Ses dirigeants ? Disparus. Les 12 millions ? Évanouis dans la nature.

La prochaine fois, ce sera peut-être votre argent qui partira en fumée. Et cette fois, personne ne vous enverra de condoléances.

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R Galaxie Rédaction

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