Le chiffre qui fait grincer les dents
Cinquante frappes en une journée. Le nombre est sorti du rapport de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), qui suit les conflits armés en temps réel. Assez pour rappeler que la guerre au Yémen, officiellement terminée en 2022 avec les accords de Riyad, n’a jamais vraiment cessé. Juste changée de forme. Aujourd’hui, ce sont des drones Bayraktar TB2 turcs, des missiles Storm Shadow britanniques et des F-15 saoudiens qui s’activent au-dessus des provinces de Marib et de Shabwa. Objectif : casser la capacité des Houthis à lancer leurs propres attaques vers la mer Rouge.
Pourtant, les Saoudiens jurent que ces frappes sont ciblées. « Nous répondons à des provocations, pas à une guerre », a lâché un porte-parole du ministère de la Défense à Riyad. Traduction : on frappe fort, mais on évite les civils. Sauf que les civils, justement, sont ceux qui paient la note. À Marib, une ville stratégiquement clé, les hôpitaux manquent de sang. Les frappes ont détruit trois centres de transfusion en six mois. Le Dr Ali al-Mansouri, chef du service urgentiste, résume : « On soigne les blessées de guerre avec du plasma qui date de 2021. » Pas de quoi gagner des points dans la guerre des narratives.
Ce que les Saoudiens ne disent pas
Pourquoi maintenant ? Les Houthis ont intensifié leurs attaques contre les navires dans le golfe d’Aden depuis le 19 novembre. Des raids qui visent directement les intérêts saoudiens, et américains. Le MV Maersk Hangzhou, un porte-conteneurs danois, a été touché par un drone houthi le 10 novembre. Résultat : une route maritime bouchée, des assurances qui flambent, et des pétroliers qui font un détour de 3 000 kilomètres. Bref, une crise qui coûte cher.
Mais Riyad joue un autre jeu. En frappant le Yémen, l’Arabie saoudite envoie un message à l’Iran : « On peut te faire saigner sans que tu ne ripostes directement. » Téhéran, qui arme et finance les Houthis, évite soigneusement l’escalade frontale. Pour l’instant. Le risque ? Que les Houthis, à force de se faire bombarder, finissent par lancer une attaque spectaculaire, un porte-avions, un cargo géant, et que l’Iran ne puisse plus faire semblant de ne rien savoir.
L’erreur américaine
Les États-Unis, eux, ferment les yeux. Officiellement, Washington « encourage le dialogue ». Officieusement, l’administration Biden sait que ces frappes saoudiennes sont une aubaine : ça occupe l’Iran ailleurs que sur le front ukrainien ou syrien. Sauf que personne ne parle de la contrepartie : le Yémen. Un pays où 80 % de la population dépend de l’aide alimentaire, selon l’ONU. Et où les frappes saoudiennes ont déjà tué 17 000 civils depuis 2015, d’après ACLED.
Pourtant, personne ne bronche. Pas même l’ONU, paralysée par ses propres divisions. Le Conseil de sécurité a voté une résolution contre les attaques houthis en novembre… mais aucune contre les frappes saoudiennes. Comme si la vie des Yéménites valait moins que le trafic des pétroliers.
La vraie cible : l’Iran, mais au prix fort
Le calcul de Riyad est simple : affaiblir les Houthis, c’est affaiblir l’Iran. Sauf que la méthode saoudienne a un effet pervers. Plus les frappes sont massives, plus les Houthis deviennent ingénieux. Ils ont appris à détecter les drones avec des leurres électroniques. Ils tirent des missiles depuis des zones résidentielles, forçant les Saoudiens à hésiter. Résultat : une guerre d’usure où personne ne gagne, mais où tout le monde perd.
Et puis, il y a cette question qui reste sans réponse : jusqu’où ira MBS ? Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, a déjà prouvé qu’il était prêt à prendre des risques. En 2018, il a fait assassiner le journaliste Jamal Khashoggi dans une ambassade turque. En 2022, il a ordonné des frappes contre des cibles iraniennes en Syrie. Aujourd’hui, il joue avec le feu au Yémen. La différence ? Cette fois, le brasier pourrait lui échapper.
Le piège des alliances
L’Arabie saoudite mise sur deux choses : la passivité occidentale et la peur iranienne. Sauf que Téhéran n’est pas en position de faiblesse. Les Gardiens de la révolution iranienne ont déjà menacé de « répondre avec une force dévastatrice » si les Houthis étaient « éliminés ». Traduction : si Riyad pousse trop loin, l’Iran pourrait décider que le moment est venu de frapper directement.
Et puis, il y a la Russie. Moscou, qui vend des armes aux deux camps (drones aux Saoudiens, missiles aux Houthis), adore ce genre de chaos. Ça lui permet de rester dans le jeu sans avoir à choisir un camp. Pour Poutine, une guerre au Yémen, c’est comme une partie d’échecs à distance : il bouge les pièces sans risquer ses troupes.
Ce que les médias occultent
Personne ne parle des mercenaires. Des centaines de combattants soudanais, recrutés par Riyad, sont déployés au Yémen. Officiellement, ce sont des « conseillers ». Officieusement, ce sont des soldats qui combattent sous drapeau saoudien. Le problème ? Le Soudan est au bord de la faillite. Et si ces mercenaires se retournent contre leur employeur ? Déjà, des rumeurs circulent sur des déserteurs houthis qui rejoignent les rangs saoudiens. Une guerre qui pourrit de l’intérieur.
La prochaine étape ?
Les Saoudiens vont continuer à frapper. Les Houthis vont continuer à riposter. Et les Yéménites vont continuer à mourir. La seule variable, c’est le timing. Quand l’Iran décidera-t-il que le jeu n’en vaut plus la chandelle ? Quand Washington réalisera-t-il que laisser Riyad faire n’a aucun sens ?
Une chose est sûre : cette escalade ne finira pas bien. Pas pour les Yéménites, pas pour les Saoudiens, et surtout pas pour ceux qui croient encore que cette guerre peut rester « limitée ». Elle ne l’est déjà plus. Et personne ne semble prêt à l’admettre.