2024, les apps de manif deviennent des outils de guerre urbaine

En France, les outils numériques conçus pour organiser les rassemblements glissent vers une logique de résistance active. Entre cartographie des zones à risque et coordination des blocages, ces apps transforment les manifestants en acteurs stratégiques. La gendarmerie a-t-elle les moyens de riposter ?

Publié le 17 octobre 2026 à 06:05
2024, les apps de manif deviennent des outils de guerre urbaine

Ces apps qui apprennent aux flics Ă  courir plus vite

La plupart des outils existants se résument à des calendriers partagés ou des cartes des lignes de métro à éviter. Manif’Alert, développée en 2022 par une équipe d’anciens ingénieurs de la SNCF, va plus loin. Elle agrège les signalements en direct, points de contrôle, zones de fouille, déploiements de LBD, and les superpose à une carte interactive. Le tout en open source. Problème : la gendarmerie a maintenant une base de données quasi exhaustive des tactiques utilisées lors des manifestations. Sauf que cette fois, ce sont les manifestants qui donnent les infos. Et pas par naïveté.

En 2023, une étude de l’Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure (IHESI) a révélé que 68 % des interpellations lors des Gilets jaunes étaient liées à des mouvements de foule prédits par des applis similaires. Les forces de l’ordre s’adaptent en temps réel, mais les manifestants aussi. La boucle est vicieuse.

Et puis il y a Block’It, l’outil qui cartographie les camions de CRS avant même leur arrivée. Comment ? Grâce aux retours des manifestants des villes précédentes. À Lyon, en décembre dernier, des groupes ont utilisé cette appli pour identifier les parkings où les pelotons étaient garés la veille. Résultat : des barricades installées juste devant, coupant la route aux renforts. La préfecture a dû annuler une opération prévue de 2 000 hommes. Silence radio dans les rapports officiels, mais les syndicats s’en vantent sur leurs réseaux.

L’État joue les sourds, les devs jouent les malins

Officiellement, ces outils sont illégaux. La loi de sécurité globale de 2021 interdit la diffusion d’images ou de données « susceptibles de porter atteinte à la sécurité des personnes ». Sauf que Manif’Alert ne diffuse que des positions de CRS, pas des visages, pas des plaques d’immatriculation. Juste des points rouges sur une carte. Assez pour que la CNIL, interrogée en 2023, botte en touche : « Cela relève de la liberté d’expression, pas d’un traitement de données personnelles. » Traduction : on ne veut pas s’embêter.

Côté développeurs, l’argument est simple : « Si on nous ferme, on crée une version encore plus opaque. » Certains, comme les créateurs de SecureDrop (utilisé par Le Monde pour ses fuites), ont déjà prévenu : « Les gouvernements ferment les portes, les outils passent par les fenêtres. » À ce stade, bloquer ces apps reviendrait à déclarer la guerre aux ingénieurs français. Et personne ne veut ça.

Mais le vrai problème, c’est l’effet d’entraînement. En 2024, des collectifs comme Les Hacktivistes Parisiens (un groupe non violent mais très actif sur les questions de surveillance) ont commencé à intégrer des fonctionnalités de désinformation ciblée. Par exemple : faire croire à des manifestants qu’un point de contrôle est en réalité un « lieu sûr » pour les attirer dans une zone vide, le temps que les CRS arrivent. Pas de la propagande, mais une forme de guerre psychologique low-cost.

La gendarmerie a un retard de 10 ans, et elle le sait

En interne, les discussions sont clivées. Certains officiers estiment que « ces outils ne changent rien : les violences viennent toujours des mêmes groupes ultra-radicaux ». D’autres, comme le colonel Marc Dubois (responsable des opérations lors des manifestations de 2023), reconnaissent un problème systémique : « Nous sommes encore en mode XIXᵉ siècle. On déploie des effectifs, on attend, on réprime. Mais eux, ils prépare. »

Le vrai défi ? La gendarmerie n’a pas les moyens de surveiller toutes les apps en temps réel. En 2023, seulement 3 % des signalements émanant de ces outils ont été traçables jusqu’à leur source. Le reste ? Des IP masquées, des serveurs hébergés à l’étranger, des comptes effacés 24 heures après leur création. « On court derrière, et ils courent devant », admet une source au sein de la DGSI.

Pire : ces outils sont maintenant utilisés pour désorganiser les contre-manifestations. À Marseille, lors d’un rassemblement pro-Palestine en octobre 2023, des groupes d’extrême droite ont repéré via Manif’Alert les points de rassemblement des antifascistes… pour les encercler. Résultat : des bagarres évitables, mais qui ont nui à l’image globale de la manif.

2024 sera l’année où ça dérape, ou pas

Si la grande journée de mobilisation du 15 février confirme une chose, c’est que ces apps ne sont plus des gadgets. Elles structurent des stratégies. Et la gendarmerie, malgré ses 100 000 agents, reste à la traîne.

Deux scénarios possibles :

  • ScĂ©nario 1 : L’État durcit la loi, mais les devs contournent en durcissant leurs protocoles. On entre dans une guerre froide numĂ©rique, oĂą chaque camp amĂ©liore ses outils en secret. Les manifestations deviennent des opĂ©rations militaires asymĂ©triques.
  • ScĂ©nario 2 : La gendarmerie investit enfin dans l’intelligence artificielle pour prĂ©dire les dĂ©placements de foule. Mais au prix d’une surveillance de masse qui fera bondir la CNIL… et les manifestants, qui utiliseront alors des outils encore plus hermĂ©tiques.

Personne ne veut le premier scénario. Personne ne peut éviter le second.

Le 15 février, on saura qui a raison.

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R Galaxie Rédaction

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