Le 12 mars, vers 3h du matin, un individu a visité deux parkings souterrains de Plainpalais. Pas pour garer sa voiture. Pour en ouvrir 70 autres. À la clé : des vitres brisées, des rétroviseurs arrachés, des phares emportés. Des vols ciblés, pas du vandalisme. Et surtout, pas de traces. Pas de caméras fonctionnelles, pas de témoins, pas de suspect en garde à vue. Juste un type, seul, qui a profité d’un trou dans la surveillance pour faire main basse sur ce qu’il pouvait revendre. Le pire ? Ça recommence tous les mois.
Un modus operandi qui sent le copier-coller
Les deux parkings touchés, rue de la Confédération et rue de la Servette, sont gérés par la même société, Parking Genève. Un détail qui cloche : les deux sites avaient des systèmes de vidéosurveillance inactifs cette nuit-là. Pas un bug, pas une panne technique. Un sabotage.
Un employé anonyme du secteur confirme : « C’est la troisième fois en six mois qu’on a des coupures de courant ciblées dans ces parkings. À chaque fois, c’est le même schéma : les caméras tombent en rade entre 2h et 4h du matin. Et le lendemain, les propriétaires font semblant de s’en étonner. »
La police genevoise, contactée, refuse de commenter les méthodes des voleurs. Mais les faits parlent d’eux-mêmes.
-
Un seul homme. Pas de complices, pas de véhicule de fuite sophistiqué. Juste un type avec un pied-de-biche, un marteau et une liste de cibles. « Il connaît son affaire », glisse un serrurier interrogé à l’anonymat. « Il vise les modèles récents, ceux avec des jantes en alliage léger. Ça se revend bien sur le dark web. »
-
Zéro interpellation. Pourtant, les vols ont été signalés dans les heures qui suivent. Les caméras des parkings voisins ont bien filmé un individu en train de sortir des sacs poubelles remplis de pièces détachées. Mais personne n’a été identifié.
-
Une impunité qui dure. En 2022, le même genre de vols avait frappé les parkings de Lancy. Résultat ? Aucune condamnation. Les procureurs classent sans suite, faute de preuves. « C’est un trou noir », lâche un ancien gendarme de la brigade vol. « Les voleurs savent qu’ils peuvent recommencer. Et ils recommencent. »
Le business juteux des pièces détachées volées
À Genève, le marché noir des pièces automobiles est un filon. Un rétroviseur coûte 80 francs neuf. Revendu à 20, il rapporte 600 %. Les voleurs ne touchent pas les voitures entières, trop risqué, trop cher à revendre. Non, ils visent le démontage express : phares, autoradios, jantes, même les airbags. Tout ce qui peut être écoulé en quelques heures.
D’après une étude de l’Observatoire suisse de la criminalité économique, les vols de pièces détachées ont augmenté de 42 % depuis 2020. La pandémie a tout accéléré : moins de contrôles aux frontières, plus de monde en télétravail (et donc moins d’yeux sur les parkings), et une demande explosée pour les pièces low-cost.
Le problème ? Les assureurs ne couvrent pas toujours ces vols. « Si vous avez un parking souterrain à Genève et que vous n’avez pas de caméras redondantes et un gardien de nuit, vous prenez un risque », explique Me Laurent Vuilleumier, spécialiste en droit des assurances. « Beaucoup de propriétaires baissent les bras. Ils paient, et ils se taisent. »
Pourquoi la police ne bouge pas ?
Officiellement, la police genevoise traque les voleurs. Officieusement, elle manque de moyens.
-
Manque d’effectifs. La brigade vol compte 12 policiers pour couvrir toute la région. « On est submergés », admet une source interne. « Entre les cambriolages, les vols à la roulotte et maintenant ça… On court après des ombres. »
-
Manque de coordination. Les parkings privés relèvent de la compétence des communes. Pas de base de données centralisée des vols. « Si un parking de Carouge se fait piller, on ne le saura pas avant des mois », regrette un enquêteur.
-
Manque de pression politique. Les vols de voitures sont moins médiatisés que les agressions ou les trafics de drogue. « Ça ne fait pas de morts, alors on passe à autre chose », résume un élu local sous couvert d’anonymat.
Résultat ? Les voleurs ont le champ libre.
Ce que les propriétaires pourraient faire (mais ne font pas)
Certains parkings ont tenté de se protéger. Ça coûte cher, et ça ne suffit pas.
-
Des caméras thermiques. Plus chères, mais elles détectent les intrusions même si le courant est coupé. Problème : un voleur malin peut les aveugler avec un laser.
-
Des serrures électroniques. Obligatoires dans certains parkings publics. Coût : 5 000 francs par place. « Les petits propriétaires refusent de débourser », explique un gérante de parking à Onex.
-
Un gardien de nuit. La solution la plus efficace. Mais un salaire minimum à Genève, c’est 4 500 francs par mois. « Avec les loyers des places, ça ne marche pas », soupire un exploitant.
Alors on fait comment ?
Certains se tournent vers des solutions maison : des alarmes basiques, des cadenas sur les vitres… Mais un voleur déterminé contourne tout ça en 10 minutes.
Le vrai problème : on ne veut pas voir l’ampleur du phénomène
À Genève, on parle peu des vols dans les parkings. Pourquoi ?
-
Parce que ça ne fait pas peur. Pas de sang, pas de cris. Juste des voitures un peu moins jolies le matin.
-
Parce que ça touche tout le monde. Du PDG au livreur, tout le monde est concerné. Personne ne veut alerter pour ne pas faire monter les primes d’assurance.
-
Parce que les voleurs sont malins. Ils évitent les parkings trop surveillés. Ils ciblent ceux où personne ne bronche.
Le pire ? Ça va empirer. Avec la hausse des prix de l’immobilier, les parkings deviennent encore plus rentables. Et les voleurs aussi.
La solution ? Un coup de pied dans la fourmilière
Il faudrait :
- Une loi obligeant les parkings à avoir des caméras redondantes.
- Un fichier centralisé des vols, pour que la police puisse croiser les données.
- Des peines plus lourdes pour les vols de pièces détachées. Aujourd’hui, un voleur risque au maximum 3 ans de prison pour ce genre de délits. C’est une blague.
Mais personne ne veut se mouiller.
À Plainpalais, ce matin-là, les 70 voitures fracturées étaient déjà réparées. Pas les bris de glace. Juste les serrures.
Parce que, au final, voler une voiture, c’est moins grave que de casser un rétroviseur.
Et ça, personne ne veut en parler.