Pourquoi personne ne veut vraiment de ces traitements ?
Le lecanemab, câest 28 % de ralentissement de la progression de la maladie aprĂšs 18 mois. Lâaducanumab, câest 22 %. Des chiffres qui font sourire les statisticiens. Assez pour que le New England Journal of Medicine publie les rĂ©sultats en grande pompe. Assez pour que les familles des malades se disent : « Enfin. » Pas assez pour que les assureurs, eux, se bousculent. En France, la SĂ©cu refuse encore de prendre en charge lâaducanumab. Aux Ătats-Unis, Medicare a mis six mois Ă couvrir le lecanemab, et seulement pour les cas les plus avancĂ©s. Pourquoi ? Parce que ces traitements coĂ»tent cher. TrĂšs cher. Entre 45 000 et 55 000 euros par an. Et parce quâils ne marchent vraiment que sur une minoritĂ© de patients, ceux dont la maladie est dĂ©tectĂ©e trĂšs tĂŽt. Or, 60 % des diagnostics interviennent quand les plaques amyloĂŻdes ont dĂ©jĂ fait des ravages dans le cerveau. Ă ce stade, les molĂ©cules sont moins efficaces. Bref, on a deux armes, mais personne ne veut les utiliser Ă fond.
Le vrai problĂšme, câest le dĂ©pistage.
En 2023, seulement 30 % des cas dâAlzheimer en Europe ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s avant le stade moyen. Le reste ? DĂ©couvert trop tard. Pourquoi ? Parce que les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes nâont ni le temps ni les outils pour repĂ©rer les signes prĂ©coces. Parce que les patients, eux, minimisent les oublis. « Câest normal Ă mon Ăąge », se disent-ils. Parce que les campagnes de dĂ©pistage coĂ»tent cher, et que les Ătats prĂ©fĂšrent investir dans des molĂ©cules miracles que dans des tests de routine. RĂ©sultat : sur les 55 millions de personnes atteintes dans le monde, 90 % ne bĂ©nĂ©ficieront jamais de ces traitements. MĂȘme sâils existent.
Et puis il y a lâeffet placebo qui pourrit tout.
Les essais cliniques du lecanemab ont montrĂ© un ralentissement significatif. Mais les chercheurs ont aussi notĂ© quelque chose dâautre : les patients sous placebo (ceux qui croyaient prendre le vrai mĂ©dicament) avaient aussi des amĂ©liorations. Pourquoi ? Parce que savoir quâon est suivi, quâon fait partie dâune Ă©tude, ça change la donne. Le cerveau, parfois, se bat tout seul. Alors, comment mesurer lâeffet rĂ©el des molĂ©cules ? Comment Ă©viter que les labos ne surfent sur cet espoir pour vendre des traitements dont le bĂ©nĂ©fice reste marginal ?
Lâindustrie pharmaceutique joue avec le feu.
Biogen a mis 15 ans Ă faire approuver lâaducanumab. Eisai, 12 ans pour le lecanemab. Deux molĂ©cules qui ciblent la mĂȘme cible : les plaques amyloĂŻdes, ces dĂ©pĂŽts toxiques dans le cerveau. Deux molĂ©cules dont lâefficacitĂ© est juste assez prouvĂ©e pour que les rĂ©gulateurs les valident. Mais juste assez contestable pour que des voix sâĂ©lĂšvent. En 2021, un comitĂ© dâexperts de la FDA avait recommandĂ© de rejeter lâaducanumab, jugeant les donnĂ©es insuffisantes. La direction de lâagence avait passĂ© outre. Pourquoi ? Parce que le marchĂ© de lâAlzheimer pĂšse 100 milliards de dollars par an. Parce que les labos ont besoin de rĂ©sultats, peu importe la qualitĂ©. Parce que, face Ă une maladie qui tue lentement, mieux vaut vendre une demi-solutions que rien du tout.
Les associations de patients en ont marre.
« On nous promet des avancĂ©es depuis 30 ans, et Ă chaque fois, câest la mĂȘme chanson : âAttendez encore cinq ans.â » Marie, 62 ans, prĂ©sidente de lâassociation Alzheimer France, nây va pas par quatre chemins. « Ces traitements existent, mais ils ne sont pas accessibles. Les Ătats traĂźnent, les mĂ©decins hĂ©sitent, et les familles se dĂ©brouillent comme elles peuvent. » Pendant ce temps, les labos prĂ©parent dĂ©jĂ la prochaine gĂ©nĂ©ration de molĂ©cules. Des anticorps monoclonaux plus puissants. Des thĂ©rapies gĂ©niques. Des combinaisons de traitements. Le problĂšme ? Personne ne sait si ça marchera. Personne ne sait non plus si ces nouvelles molĂ©cules seront vraiment meilleures. Parce que, pour lâinstant, on nâa que deux cartes en main. Et on les joue mal.
Le vrai scandale, câest celui de lâargent mal placĂ©.
Entre 2000 et 2020, plus de 1 200 essais cliniques sur lâAlzheimer ont Ă©chouĂ©. Pour un coĂ»t estimĂ© Ă 5 milliards de dollars par an. Pendant ce temps, les recherches sur les causes environnementales (pollution, alimentation, stress) ont Ă©tĂ© sous-financĂ©es. Or, des Ă©tudes comme celle de lâUniversitĂ© de Californie en 2022 montrent que 30 % des cas dâAlzheimer pourraient ĂȘtre Ă©vitĂ©s en agissant sur ces facteurs. Mais qui va investir dans la prĂ©vention quand on peut vendre des pilules Ă prix dâor ?
Alors, on fait quoi maintenant ?
Si vous avez un parent qui oublie ses clĂ©s tous les matins, ne comptez pas sur votre mutuelle pour payer un traitement Ă 50 000 euros. Si vous travaillez dans la recherche, prĂ©parez-vous Ă voir les budgets se rĂ©duire encore. Si vous ĂȘtes un patient, sachez que ces deux molĂ©cules ne sont quâun dĂ©but. Un dĂ©but qui sent dĂ©jĂ le coup dâĂ©pĂ©e dans lâeau.
Le pire, câest que personne ne veut vraiment gagner.
Les labos veulent des mĂ©dicaments rentables. Les Ătats veulent des solutions peu coĂ»teuses. Les mĂ©decins veulent des protocoles simples. Les patients veulent guĂ©rir. Et puis il y a nous, les spectateurs, qui regardons ce cirque en nous disant : « Enfin, on avance. » Sauf que non. On recule, en fait. On recule parce quâon a cru que la science allait tout rĂ©soudre. On recule parce quâon a oubliĂ© que les vraies victoires, celles qui changent tout, ne viennent pas des laboratoires. Elles viennent des choix politiques. Des investissements. De la volontĂ©.
LâAlzheimer nâest plus une fatalitĂ©. Mais une dĂ©faite, oui.
Et cette défaite, on la paie encore.