Le 12 mai 2024, à Constantine, quelque chose claque sec sur le tatami. Une karatéka algérienne, en kumite femmes 55 kg, vient d’écraser son adversaire nigériane en 2 minutes 17 secondes. Le public, déjà chaud, explose. Les commentateurs sur place parlent d’une « démonstration de force ». Pourtant, à 3 000 km de là, personne n’en entendra parler. Pas même trois jours après. Pourtant, cette victoire en dit long sur ce qui marche, et ce qui ne marche pas, dans le sport algérien aujourd’hui.
D’abord, le chiffre brut : dix médailles en dix jours, dont quatre en or. Un record absolu pour l’Algérie aux Championnats d’Afrique de karaté, organisés pour la première fois sur son sol. Le kumite (combat) et le kata (forme) ont livré leurs secrets : les Algériennes dominent en individuel, les hommes en équipe. Les photos des podiums, elles, ne circulent presque pas. Pourquoi ? Parce que le karaté, en Algérie comme ailleurs, reste un sport de niche. Même quand il brille.
Pourquoi le karaté algérien explose sans faire de vagues
Le karaté, en Algérie, c’est l’histoire d’un paradoxe. Un sport méconnu qui cartonne. Les fédérations locales, comme celle de Constantine, ville hôte des championnats, peinent à trouver des sponsors. Pourtant, leurs athlètes écrasent la concurrence. Prenez Ibtissam Bouhali, 22 ans, championne d’Afrique en kata individuel. Elle s’entraîne dans un dojo de 80 m², sans climatisation, avec un budget annuel de 12 000 euros (contre 50 000 pour un espoir du football professionnel). « On nous dit toujours : faites du football, ça rapporte, raconte-t-elle dans un café de Sétif, entre deux déplacements. Mais le karaté, ça se gagne ailleurs. »
Ailleurs, oui. Pas dans les stades bondés, pas dans les contrats juteux. Le karaté algérien, c’est l’histoire d’une génération qui refuse de se laisser dicter sa voie. Les chiffres de la fédération algérienne de karaté le confirment : plus de 15 000 licenciés, mais seulement 3 % d’entre eux sont suivis par des clubs professionnels. Le reste ? Des amateurs, des passionnés, et quelques cracks qui se battent pour exister.
L’Algérie, championne d’Afrique… mais pas du monde
Voilà le vrai problème. L’Algérie domine l’Afrique, mais elle n’est même pas dans le top 20 mondial. Aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2021, elle n’a pas décroché une seule médaille en karaté. Pourtant, le potentiel est là. Pourquoi ne pas passer à la vitesse supérieure ?
La réponse, elle est dans les priorités. Le gouvernement algérien injecte des millions dans le football, le handball, et accessoirement, l’athlétisme. Le karaté ? Un sport « trop violent » pour les médias, « trop technique » pour les sponsors. Résultat : les karatékas algériens s’entraînent dans des conditions dignes du XIXᵉ siècle, tandis que leurs homologues japonais ou espagnols bénéficient de centres high-tech et de salaires à six chiffres.
Pire : l’Algérie n’a même pas de sélection nationale officielle pour les Jeux Olympiques. Le karaté n’y est pas encore reconnu comme sport olympique à part entière (il le sera en 2028, mais trop tard pour cette génération). Alors, à quoi bon se battre ?
Pourtant, ils se battent. Et ils gagnent. Regardez les vidéos des combats : les Algériennes en kumite 50 kg enchaînent les mawashi-geri (coups de pied circulaires) comme des machines. Les hommes en équipe, eux, synchronisent leurs mouvements au millimètre près. C’est du travail de pro. Mais sans visibilité, sans reconnaissance, comment espérer grandir ?
Le business du sport algérien : un marché à deux vitesses
Il y a deux Algérie en matière de sport. Celle qui fait la une des journaux, et celle qu’on ignore.
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Celle qu’on voit : les stars du football comme Riyad Mahrez, les espoirs du handball, les médaillés olympiques en judo. Des athlètes qui rapportent, qui font rêver, qui remplissent les stades. Leur fédération touche des subventions, des partenariats, des contrats TV.
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Celle qu’on oublie : les karatékas, les lutteurs traditionnels, les tireurs à l’arc. Eux, on les laisse se débrouiller.
Pourtant, le karaté algérien est le deuxième meilleur d’Afrique, derrière l’Égypte. Deuxième. Pas troisième. Pas quatrième. Deuxième. Et personne ne s’en soucie. Pourquoi ? Parce que le karaté ne fait pas vendre de maillots. Parce qu’il n’attire pas les foules. Parce qu’il ne rapporte pas assez d’argent.
Le sport en Algérie, c’est un marché à deux vitesses.
D’un côté, les sports « rentables » : football, handball, athlétisme. De l’autre, les sports « nobles » mais sans retour financier : karaté, escrime, tir sportif. La fédération algérienne de karaté dépense 80 % de son budget en déplacements et équipements. Les 20 % restants ? Des miettes.
Ce que cette médaille cache : un système qui étouffe le talent
La médaille d’or en kata par équipe féminine, remportée par l’Algérie face au Maroc, est un symbole. Un symbole de ce qui pourrait être… si on leur donnait les moyens.
Mais le système est rodé. Les fédérations sportives en Algérie fonctionnent comme des fiefs.
- Vous êtes footballeur ? Vous avez accès aux meilleurs entraineurs, aux stages à l’étranger, aux contrats pro.
- Vous êtes karatéka ? Vous vous entraînez dans un garage aménagé, avec un ancien champion comme coach bénévole.
Le karaté algérien est une success story… qui n’en est pas une. Parce que personne ne veut en entendre parler. Parce que les médias locaux préfèrent couvrir un match de Ligue 1 algérienne (qui attire 5 000 spectateurs) plutôt qu’un tournoi de karaté où 500 passionnés se pressent.
Le vrai scandale, ce n’est pas le manque de médailles. C’est l’absence de volonté politique.
Et après ? L’Algérie va-t-elle enfin ouvrir les yeux ?
Probablement pas. Parce que le sport en Algérie, c’est comme l’économie : on mise sur le court terme.
- Aujourd’hui, le football rapporte. Alors on y met des millions.
- Aujourd’hui, le karaté ne rapporte rien. Alors on le laisse crever.
Pourtant, ces karatékas-là sont l’avenir. Pas dans cinq ans. Maintenant. Ils ont le niveau. Ils ont la rage. Il leur manque juste une chose : qu’on leur fiche la paix.
Qu’on leur donne des salles dignes de ce nom. Des entraineurs qualifiés. Des sponsors qui croient en eux. Pas des promesses en l’air.
Parce que le karaté algérien, c’est le miroir grossissant des failles du sport national. Un sport qui gagne sans être vu. Des athlètes qui excellent sans être soutenus. Une génération qui se bat, mais pas assez fort pour que ça change.
Alors oui, l’Algérie a écrasé l’Afrique en karaté. Mais tant que personne ne regardera, ça ne changera rien.
La dernière médaille, c’était en or. La prochaine, elle sera en bronze. Celle d’un système qui refuse de bouger.