Pourquoi la diplomatie scientifique reste un luxe quand le monde brûle
La Semaine mondiale de la francophonie scientifique, câest lâoccasion de rappeler que la science nâest pas quâune affaire de labos. Elle a une gĂ©opolitique. Une Ă©quipe de lâInstitut Pasteur Ă Dakar travaille sur un vaccin contre la fiĂšvre de Lassa. Des chercheurs tunisiens modĂ©lisent les impacts des sĂ©cheresses dans le Sahel. Des ingĂ©nieurs malgaches dĂ©veloppent des systĂšmes dâirrigation low-tech. Tout ça, en français, souvent avec des financements mixtes, français, africains, europĂ©ens. Le problĂšme ? Personne ne les Ă©coute vraiment quand ça compte.
Prenez le cas du rĂ©seau de surveillance Ă©pidĂ©miologique en Afrique francophone. Selon lâOMS, seulement 37 % des pays de la zone ont un systĂšme de dĂ©tection prĂ©coce des Ă©pidĂ©mies fonctionnel. Pas parce quâil manque dâargent. Mais parce que les prioritĂ©s changent. Quand la France annule un financement pour cause de « rĂ©allocation budgĂ©taire », les laboratoires locaux doivent se tourner vers des bailleurs privĂ©s, souvent moins soucieux de transparence. RĂ©sultat : des retards dans la rĂ©ponse aux crises. Comme en 2020, quand le SĂ©nĂ©gal a dĂ» importer des kits de dĂ©pistage COVID-19 parce que les commandes locales avaient Ă©tĂ© bloquĂ©es par des problĂšmes de douane. Un dĂ©tail ? Non. Un symptĂŽme.
Et puis il y a les guerres de lâattention. Ă Agadir, on parle climat, santĂ©, Ă©nergie. Mais dans les couloirs, les discussions tournent souvent Ă lâautodĂ©fense : « On nous dit que la francophonie scientifique, câest du soft power. Mais le soft power, ça ne nourrit pas les labos. » Un directeur de centre de recherche au Burkina Faso, exaspĂ©rĂ©, rĂ©sume : « On nous demande de collaborer, mais quand vient le moment de choisir, on nous Ă©carte. Parce quâon est francophones, pas assez anglophones. Parce quâon est africains, pas assez stratĂ©giques. »
La diplomatie scientifique, câest comme un restaurant Ă©toilĂ© dans un quartier pauvre : tout le monde en parle, mais personne ne vient manger.
Lâillusion des partenariats quand les intĂ©rĂȘts divergent
Les discours Ă Agadir sont pleins de mots comme *« coopĂ©ration », *« solidaritĂ© », « innovation partagĂ©e ». En rĂ©alitĂ©, les partenariats scientifiques francophones fonctionnent comme un marchĂ© aux puces : chacun y cherche ce qui lui profite. La France, par exemple, mise sur des accords avec ses anciennes colonies pour sĂ©curiser des donnĂ©es stratĂ©giques, agriculture, santĂ©, Ă©nergie. Le Maroc, lui, utilise ces rĂ©seaux pour attirer des investissements Ă©trangers. Quant aux pays du Sahel, ils nĂ©gocient des transferts de technologie⊠à condition que les brevets restent locaux. ProblĂšme : ces intĂ©rĂȘts sâopposent souvent.
Prenez le cas de lâAlliance Sahel. Un programme franco-europĂ©en censĂ© lutter contre le terrorisme en Afrique de lâOuest. Parmi ses volets, la recherche scientifique, surveillance des maladies, gestion des sols dĂ©gradĂ©s. Sauf que les populations locales, elles, ne voient pas toujours lâutilitĂ© de ces projets. « On nous parle de rĂ©silience climatique, mais nos villages nâont toujours pas dâeau potable », lance une militante burkinabĂš lors dâun panel. La science sans justice sociale, câest du dĂ©cor.
Et puis il y a le piĂšge des financements. Les bailleurs internationaux adorent les grands projets « structurants ». RĂ©sultat : les petits laboratoires, ceux qui font le vrai travail de terrain, Ă©touffent. Une Ă©tude de lâAgence universitaire de la Francophonie (AUF) publiĂ©e en 2022 montre que seulement 12 % des fonds allouĂ©s Ă la recherche en Afrique francophone finissent dans des structures locales. Le reste part vers des consortiums internationaux oĂč les pays du Nord gardent la main sur les donnĂ©es et les dĂ©cisions.
La diplomatie scientifique, câest comme un mariage arrangĂ© : tout le monde y trouve son compte, sauf ceux quâon est censĂ© protĂ©ger.
Le vrai pouvoir de la science ? Elle ne lâa pas
Ă Agadir, on Ă©vite soigneusement dâaborder un sujet : pourquoi la francophonie scientifique nâa jamais pesĂ© dans les crises majeures ? La COP27 ? Les nĂ©gociations sur le climat ont Ă©tĂ© menĂ©es en anglais, avec des experts anglophones. La guerre en Ukraine ? Les sanctions technologiques ont ciblĂ© la Russie⊠mais aussi des laboratoires africains coupĂ©s des chaĂźnes dâapprovisionnement occidentales. La pandĂ©mie ? Les vaccins ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s en Occident, puis distribuĂ©s selon des critĂšres gĂ©opolitiques, pas scientifiques.
Pourtant, il y a des contre-exemples. Comme le rĂ©seau RENASAD (RĂ©seau dâAlerte et de Surveillance des ĂpidĂ©mies en Afrique de lâOuest), créé en 2005 aprĂšs lâĂ©pidĂ©mie de mĂ©ningite. Un succĂšs ? Oui. Mais un succĂšs francophone, donc souvent ignorĂ© des mĂ©dias internationaux. « On nous fĂ©licite pour nos systĂšmes de surveillance, mais quand il faut agir, on nous dit : âAttendez, on va voir.â » Un Ă©pidĂ©miologiste ivoirien, prĂ©sent Ă Agadir, le dit sans dĂ©tour.
Le problĂšme, câest que la science sans levier politique, câest comme un couteau sans manche : ça peut couper, mais pas frapper fort.
Et puis il y a lâeffet Agadir. Cette semaine, tout le monde se serre la main, signe des mĂ©morandums, promet des collaborations. Mais trois mois plus tard ? Les mails sâespacent, les rĂ©unions sont annulĂ©es, les projets traĂźnent. « La diplomatie scientifique, câest comme le tourisme : ça fait du bien Ă lâimage, mais ça ne change pas grand-chose », lance un ancien ambassadeur français en poste Ă Rabat. Sauf que, cette fois, le tourisme ne paie mĂȘme pas le voyage.
Ce que personne ne veut admettre : la francophonie scientifique est un leurre
VoilĂ le vrai sujet dâAgadir : la francophonie scientifique, câest un paravent. Un moyen de donner une lĂ©gitimitĂ© Ă des Ă©changes qui, sans elle, seraient jugĂ©s trop « locaux », trop « marginaux ». Mais au final, ça ne change rien aux rapports de force. Les pays du Nord dĂ©cident toujours. Les pays du Sud exĂ©cutent. Et les scientifiques ? Ils triment.
Prenez lâexemple du projet PAMECAS (Partenariat pour la ModĂ©lisation du Climat en Afrique de lâOuest). Un beau programme, financĂ© par la France et lâUE, avec des chercheurs sĂ©nĂ©galais, nigĂ©rians, malien. Sauf que les donnĂ©es brutes restent en Europe. « On nous donne des outils, mais pas les clĂ©s », rĂ©sume un climatologue nigĂ©rian. La diplomatie scientifique, câest comme prĂȘter une voiture sans la carte grise : ça fait joli, mais au final, vous ne pouvez pas rouler.
Et puis il y a lâhypocrisie des appels Ă projets. Les bailleurs aiment financer des recherches « innovantes ». Sauf que lâinnovation, dans les pays francophones, câest souvent de la recherche appliquĂ©e Ă des problĂšmes concrets, comment traiter les eaux usĂ©es dans un bidonville, comment adapter les cultures Ă la sĂ©cheresse. Pas des labos high-tech qui ne serviront jamais. « On nous demande de faire de la science âutileâ, mais quand on la fait, on nous dit quâelle nâest pas assez âscientifiqueâ », rage un chercheur camerounais.
La francophonie scientifique est un marché de dupes. Tout le monde y gagne⊠sauf ceux qui en ont le plus besoin.
Alors, Ă quoi bon ?
Ă Agadir, on Ă©vite soigneusement une question : si la diplomatie scientifique ne sert Ă rien, Ă quoi bon continuer ? La rĂ©ponse, câest quâelle sert Ă une chose : garder une porte ouverte. Quand les Ătats-Unis ferment leurs laboratoires aux chercheurs africains, quand la Chine investit massivement sans conditions, quand lâUE rĂ©duit ses budgets, la francophonie reste un filet. Un filet trouĂ©, mais un filet.
Est-ce que ça suffit ? Non. Est-ce que câest mieux que rien ? Oui.
Le vrai problĂšme, ce nâest pas la francophonie scientifique. Câest que la science, en pĂ©riode de crise, nâa plus de poids. Les dĂ©cisions se prennent ailleurs : dans les couloirs des ministĂšres, dans les salles de marchĂ©, dans les sommets oĂč lâon parle dâarmes, pas dâantibiotiques. Ă Agadir, on fait semblant dây croire. Mais personne ne sây trompe.
La francophonie scientifique est un leurre. Mais câest le leurre le plus honnĂȘte quâil nous reste.