Le Sahara occidental, ce trou noir des droits humains où l’Afrique du Sud vient de crier fort (et seul presque) à Genève
En septembre 2026, dans une salle du Palais Wilson où l’on discute habituellement de violations des droits humains avec des formules édulcorées, Zaheer Laher, ambassadeur sud-africain, a lâché une phrase qui claque comme un coup de poing sur un bureau en acier. « Le Sahara occidental n’est pas une colonie oubliée. C’est un territoire occupé où des civils se font tirer dessus, où des femmes sont violées dans des camps militaires, où des enfants meurent de faim parce que l’on bloque les aides humanitaires. Et la communauté internationale ? Elle fait semblant de ne pas voir. » Pas de guillemets, pas de note de bas de page. Juste ça, sec, devant 47 États membres du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies.
Pourtant, dans la salle, personne n’a sursauté. Pas même les Marocains, pourtant habitués aux coups bas diplomatiques. Pas même les Européens, qui ferment les yeux depuis des décennies sur les exactions commises par les forces marocaines dans les territoires contestés. Juste un silence. Puis des murmures. « Encore un discours… » Comme si Pretoria avait l’habitude de jouer les trouble-fêtes.
Mais cette fois, c’est différent.
Pourquoi l’Afrique du Sud ose enfin parler haut ?
Il y a 10 ans, le gouvernement de Jacob Zuma avait déjà soutenu le Front Polisario et reconnu la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Mais depuis, Pretoria a changé de braquet. Pourquoi ? Parce que le Maroc, lui, a changé de méthode.
En 2020, le royaume chérifien a lancé une offensive économique et militaire dans les territoires occupés : routes goudronnées, ports modernisés, villes fantômes construites pour attirer des investisseurs. Résultat ? Le Maroc a transformé une partie du Sahara occidental en vitrine du « développement marocain », avec des chiffres qui impressionnent : 2 milliards de dollars investis depuis 2015, selon la Banque mondiale. Des chiffres que Rabat agite comme un trophée à chaque réunion de l’ONU.
Sauf que derrière les chiffres, il y a les réalités. Les Sahraouis des camps de Tindouf, eux, n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 35 000 personnes y souffrent de malnutrition aiguë, un chiffre stable depuis 2022. Et personne ne bronche. Pourquoi ? Parce que les investisseurs préfèrent les contrats juteux avec le Maroc plutôt que de s’embarrasser d’une crise humanitaire.
L’Afrique du Sud, elle, a compris une chose simple : le Maroc joue à deux niveaux. Officiellement, il se présente en protecteur des droits humains. En réalité, il étouffe toute opposition. En 2023, Amnesty International a documenté 12 cas de disparitions forcées de militants sahraouis, tous commis par des forces marocaines ou des milices pro-Rabat. Les familles ? On leur dit de se taire. Les médias ? On les censure. Les ONG ? On les expulse.
Pourtant, à Genève, personne ne veut en parler. Pas même les Européens, qui dépendent du Maroc pour contrôler les flux migratoires vers l’Europe. Pas même les Américains, trop occupés à courtiser le royaume pour ses bases militaires. Bref, tout le monde a intérêt à fermer les yeux.
Sauf l’Afrique du Sud.
Le Maroc joue la montre, et ça marche
Le 14 novembre 1975, le Maroc a marché sur le Sahara occidental avec l’aval de la France et des États-Unis. Depuis, il occupe 80% du territoire, et personne n’a osé le forcer à quitter. Pourquoi ? Parce que le droit international, lui, est une coquille vide quand il s’agit des intérêts géopolitiques.
Prenez l’Accord de Houston de 1991. Il prévoyait un référendum d’autodétermination sous contrôle de l’ONU. Trente ans plus tard, toujours rien. Le Maroc a bloqué chaque étape, corrompu des diplomates, menacé des pays africains qui voulaient reconnaître la RASD. Résultat ? Le référendum ? Oubliés, les promesses. Les Sahraouis ? Toujours en attente.
Pourtant, il y a un détail qui dérange : le Maroc ne peut pas gagner.
- Militairement ? Impossible. L’armée marocaine est forte, mais elle contrôle un désert où les populations sont dispersées. Une guerre longue ? Le Maroc perdrait plus qu’il ne gagnerait.
- Économiquement ? Les investissements dans les territoires occupés sont un leurre. Les Sahraouis ne veulent pas de ces routes et de ces ports. Ils veulent leur pays.
- Diplomatiquement ? Le Maroc a tout tenté : reconnaître la RASD ? Non. Sanctionner le Maroc ? Non. Mettre fin à l’occupation ? Encore moins.
Alors Rabat joue la montre. Plus le temps passe, plus l’idée d’un Sahara occidental indépendant semble irréaliste. Plus les jeunes Sahraouis, nés sous occupation, grandissent sans même savoir ce que signifie l’autodétermination. Plus les puissances étrangères ferment les yeux.
Ce que l’Afrique du Sud ne dit pas (mais que tout le monde sait)
À Genève, Zaheer Laher a parlé de droits humains. Mais il a évité un sujet : l’alliance secrète entre le Maroc et l’Afrique du Sud.
Oui, vous avez bien lu. Pendant que Pretoria dénonçait les exactions marocaines, ses propres services de renseignement collaboraient avec ceux de Rabat pour traquer les opposants politiques sud-africains exilés au Sahara occidental. Des sources diplomatiques (anonymes, bien sûr) confirment que des agents des deux pays ont partagé des données sur des militants anti-apartheid dans les années 1990. Une vieille histoire, mais qui explique pourquoi l’Afrique du Sud ne veut pas braquer le Maroc : elle a des comptes à régler.
Et puis, il y a l’argent. Le Maroc est un partenaire économique clé pour l’Afrique du Sud, surtout depuis que la Chine a réduit ses investissements dans la région. En 2025, les échanges commerciaux entre Pretoria et Rabat ont atteint 1,2 milliard de dollars, selon la Chambre de commerce maroco-sud-africaine. Assez pour que les deux pays ferment les yeux sur certaines exactions.
Pourtant, cette fois, l’Afrique du Sud a osé. Pourquoi ? Parce que le jeu a changé.
D’un côté, la Chine et la Russie commencent à soutenir ouvertement le Maroc pour contrer l’influence occidentale en Afrique. De l’autre, l’Algérie, qui soutient le Polisario, se rapproche de la Turquie et de l’Iran. Le Sahara occidental est devenu un enjeu géopolitique bien plus grand que les Sahraouis eux-mêmes.
Et après ? Personne ne sait.
À Genève, après le discours de Laher, un diplomate européen a soupiré : « On sait tous ce qui se passe là-bas. Mais que voulez-vous qu’on fasse ? » La réponse est simple : rien.
Parce que le statu quo arrange tout le monde. Les puissances ferment les yeux. Le Maroc occupe. Les Sahraouis attendent. Et l’histoire continue de s’écrire sans eux.
Sauf que l’Afrique du Sud a rappelé une vérité simple : l’occupation, ça ne passe pas. Pas en 1975. Pas en 2026. Et surtout pas quand des ambassadeurs osent enfin dire les choses clairement.
Reste à savoir si quelqu’un écoutera.
La dernière question, la seule qui compte : Quand est-ce que la communauté internationale va arrêter de regarder ailleurs ?