Pourquoi Bpost, et pas ailleurs ?
La réponse est simple : parce que c’est pratique. Les bureaux de poste sont accessibles, géographiquement et symboliquement. Vous habitez un village où le CPAS a fermé ? Trop loin ? Pas de problème, le bureau de poste est à 500 mètres. Vous avez peur de vous y retrouver dans un guichet social ? Pas de souci, vous connaissez le facteur depuis 20 ans. Et puis, Bpost, ça ne coûte rien à l’État. Les médiateurs seront payés par des subsides européens ou des conventions locales, mais c’est Bpost qui gère la logistique, les locaux, et l’image. L’État économise des infrastructures, et Bpost gagne en visibilité. Personne ne perd vraiment au change, sauf peut-être les usagers.
Mais attention : ce n’est pas une révolution. C’est un pansement. Les permanences sociales existent déjà dans certains bureaux, comme à Bruxelles (Saint-Gilles) ou à Liège (Seraing), mais de manière ponctuelle. Là, Bpost généralise, ou du moins, essaie. Le problème ? Les travailleurs sociaux ne seront pas partout. À moins d’avoir un bureau à moins de 3 km de chez vous, vous serez mal loti. Et même là, les créneaux seront limités. On parle de 2 à 4 heures par semaine par bureau. Deux heures pour 1 400 bureaux, ça fait une moyenne de 42 minutes par semaine et par structure. Assez pour une urgence ? Pas toujours.
Et puis, qui va faire le tri ? Un client qui vient pour une aide alimentaire va-t-il être orienté vers un médiateur ? Un retraité qui a un problème de pension vers un travailleur social ? Non. Le risque, c’est que ces permanences deviennent des passerelles vers rien. Des portes d’entrée sans suite, où on vous dit poliment « on va voir ce qu’on peut faire », avant de vous renvoyer à votre CPAS, votre mutualité, ou votre avocat. Bref, le même cirque qu’ailleurs.
Le chiffre qui résume tout
Selon Statbel, l’institut belge de statistique, 1,2 million de Belges vivent sous le seuil de pauvreté. Un sur cinq. Et parmi eux, 300 000 sont en situation de précarité extrême. Ces chiffres, Bpost les connaît. Parce que les postiers voient. Ils voient les gens qui viennent deux fois par semaine toucher leur aide, ceux qui évitent de passer pour ne pas croiser le facteur, ceux qui glissent un mot dans une enveloppe pour dire qu’ils n’ont plus de quoi payer le loyer. Le bureau de poste, c’est souvent le seul endroit où les gens se sentent encore écoutés.
Sauf que maintenant, au lieu d’écouter, on va les rediriger. Et ça, c’est un problème. Parce que rediriger, c’est bien. Mais aider, c’est autre chose.
Ce que Bpost ne dit pas
Le communiqué de presse est clair : « Nous sommes souvent le dernier point de contact humain dans les communes. » Oui, mais alors ? Alors quoi ? Est-ce que Bpost va embaucher des travailleurs sociaux en CDI ? Non. Est-ce qu’elle va former ses employés à détecter les situations d’urgence ? Pas officiellement. Est-ce qu’elle va s’associer avec des associations locales pour éviter les renvois en circuit fermé ? Rien n’est précisé.
Ce qui est sûr, c’est que Bpost ne prend aucun risque juridique. Les médiateurs ne seront pas des employés de l’entreprise, mais des prestataires externes. Si un client se plaint d’avoir été mal orienté, ce ne sera pas Bpost qui trinquera. C’est une couverture, pas une engagement.
Et puis, il y a un détail qui cloche. Les permanences sociales, c’est bien. Mais qui paiera si ça marche ? Si jamais les gens se mettent à utiliser massivement ce service, qui financera les médiateurs ? Les communes ? L’État ? Personne n’a encore répondu. Pour l’instant, on se contente de tester, sans budget clair, sans évaluation prévisionnelle. Comme d’habitude.
Le vrai enjeu : et si ça ne marche pas ?
Imaginons le scénario. Un an après le lancement, les permanences sociales sont sous-utilisées parce que les horaires sont incompatibles, parce que les gens ne savent pas que ça existe, ou parce que les médiateurs n’ont pas les moyens d’agir. Que se passe-t-il ?
Rien. On arrête. Pas de bilan public, pas de remboursement des coûts engagés, pas de leçon tirée. On passe à autre chose. Parce que l’État et Bpost auront déjà gagné leur pari : avoir l’air de faire quelque chose sans vraiment rien changer.
Le pire ? Personne ne remontera le système en place. Les usagers, parce qu’ils seront trop occupés à survivre. Les associations, parce qu’elles manquent de moyens pour protester. Et les politiques, parce qu’ils auront déjà trouvé un autre dossier à enterrer.
Ce que ça change (et ce que ça ne change pas)
Ce qui est sûr, c’est que les postiers vont encore devoir jouer les sociaux. Déjà, ils sont souvent les premiers à repérer les situations difficiles. Maintenant, ils devront aussi jouer les psychologues, les travailleurs sociaux, les intermédiaires. Sans formation, sans soutien, et avec un sourire commercial collé aux lèvres. Parce que Bpost, c’est avant tout une entreprise.
Ce qui ne changera pas, c’est l’absence de moyens structurels. Les CPAS ferment, les maisons de quartier disparaissent, et on compte sur 1 400 bureaux de poste pour éponger le problème. C’est irréaliste.
Ce qui changera, peut-être, c’est la perception des postiers. Jusqu’ici, on les voyait comme des livreurs, des guichetiers, des employés de banque. Désormais, on leur demandera aussi d’être des travailleurs sociaux. Sans les en faire. Sans les payer. Juste parce que c’est pratique.
La vraie question n’est pas « Est-ce que ça va marcher ? »
C’est : « Est-ce que quelqu’un va enfin assumer la responsabilité de ces 1,2 million de Belges pauvres ? »
La réponse, on la connaît déjà. Non.
Parce que c’est plus facile de déléguer que de réformer. Plus facile de mettre des médiateurs dans des bureaux de poste que de réouvrir des CPAS, de hausser les allocations, ou de lutter contre la précarité.
Alors oui, à partir du 6 octobre, vous pourrez peut-être parler à un travailleur social dans votre bureau de poste. Mais attention à ne pas vous attacher. Ça ne durera pas. Et surtout, ne comptez pas sur eux pour changer quoi que ce soit.