Les tribunaux, otages d’une guerre interne
La grève des avocats, c’est d’abord un coup de massue sur les tribunaux. À Casablanca, les audiences sont reportées, les dossiers s’entassent, et les justiciables, eux, attendent. « On nous dit de revenir dans trois semaines, mais entre-temps, nos affaires pourrissent », grogne un avocat spécialisé en droit des affaires, qui préfère garder l’anonymat. « Un client en prison provisoire depuis deux mois ? Trop tard. Un contrat qui doit être signé demain ? Trop tard aussi. » Le ministère de la Justice, lui, minimise. « Les services essentiels fonctionnent », assure-t-on côté gouvernement. Traduction : les parquets et les tribunaux d’urgence tournent, mais le reste ? « On improvise », reconnaît un magistrat sous couvert d’anonymat. « Les juges d’instruction font le tri, les greffiers travaillent le week-end. Mais à ce rythme, on va droit vers l’effondrement. »
Le pire ? Personne ne sait combien de dossiers sont bloqués. Les chiffres officiels n’existent pas. « On parle de milliers de procédures en suspens », estime Mehdi Ben Barka, président de l’ABAM à Casablanca. « Mais sans transparence, impossible de mesurer l’ampleur du désastre. » Pourtant, un rapport interne du ministère, fuité en juillet, évoquait déjà un retard moyen de 18 mois pour les affaires civiles à Rabat. En septembre, ce délai a doublé. Et la grève ne fait qu’aggraver les choses.
Pourquoi les avocats en sont arrivés là ?
Ce n’est pas la première fois. Depuis 2015, l’ABAM a déclenché cinq grèves, dont trois en moins de deux ans. Chaque fois, les revendications sont les mêmes : revalorisation des salaires (les honoraires des avocats marocains sont parmi les plus bas d’Afrique), indépendance de la profession (les barreaux locaux sont encore sous la coupe des parquets), et fin des pressions politiques sur les jugements. « On nous traite comme des fonctionnaires, pas comme des professionnels », résume un avocat pénaliste. « Un juge qui rend un arrêt défavorable au pouvoir ? Il est muté. Un avocat qui défend un client gênant ? On lui fait la vie dure. »
Cette fois, cependant, quelque chose a changé. Le mouvement est plus large, plus radical, et surtout, plus organisé.
L’ABAM joue les durs, et ça marche
En 2019, la grève avait duré quatre jours. En 2021, une semaine. Cette fois, l’ABAM mise sur la durée. « On veut épuiser l’adversaire », lance un porte-parole, sans détour. Et ça fonctionne. Parce que pour la première fois, les avocats ne sont plus seuls. Les huissiers de justice ont rejoint le mouvement dès le troisième jour. Les notaires ont menacé de suivre. Même certains magistrats ont commencé à murmurer leur mécontentement en privé. « La pression monte », confirme un source proche du ministère. « Si les tribunaux s’effondrent, c’est toute la machine judiciaire qui tremble. »
Le gouvernement, lui, reste sur ses positions. « Les revendications des avocats seront étudiées dans le cadre du dialogue social », a déclaré le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, lors d’une conférence de presse tendue. « Mais aucune concession ne sera faite à la précipitation. » Traduction : « On vous écoute, mais pas maintenant. »
Sauf que cette fois, l’ABAM a un atout dans sa manche : l’opinion publique.
Le peuple marocain en a marre de la justice Ă deux vitesses
Au Maroc, la justice est un sujet sensible. Très sensible. Entre affaires de corruption, dossiers politiques sensibles (comme celui du journaliste Moulay Ali Anouzla, toujours en prison après des années de procédure), et inégalités criantes, les citoyens sont las. « On sait tous que la justice est lente, mais là , c’est l’immobilisme total », confie une avocate spécialisée en droits humains. « Un client en détention provisoire depuis trois ans ? Normal. Un dossier civil qui traîne depuis cinq ans ? Normal aussi. Mais là , on frôle l’absurde. »
Les réseaux sociaux bruissent. Sur Facebook, le hashtag #JusticeMaroc explose. Sur Twitter, les avocats postent des vidéos de tribunaux vides, avec des slogans sans fard : « Où est la justice ? » « On paie des impôts pour ça ? » Même certains hommes d’affaires, habituellement discrets, commencent à s’inquiéter. « Un climat d’insécurité juridique, ça n’aide pas les investissements », lance un cadre dans la finance, sous couvert d’anonymat.
Le ministère de la Justice, lui, tente de rassurer. « Les mesures d’urgence sont prises », assure-t-on. « Des juges supplémentaires sont déployés, des formations accélérées sont organisées. » Sauf que sur le terrain, rien ne bouge vraiment. « On nous promet des solutions depuis des années, mais au final, rien ne change », soupire un avocat à Fès. « Cette grève, c’est notre dernier avertissement. »
Ce que le gouvernement ne veut pas voir
Derrière les revendications salariales et les questions d’indépendance, il y a un problème systémique que personne ne veut aborder : le Maroc a une justice qui ne fonctionne pas pour tout le monde.
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Pour les riches : des tribunaux privés, des juges corrompus (ou du moins, influençables), des procédures accélérées. « Un homme d’affaires marocain peut faire annuler une condamnation en quelques semaines s’il a les bons contacts », confie un ancien magistrat. « Un citoyen lambda ? Il attendra cinq ans. »
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Pour les pauvres : des tribunaux saturés, des juges débordés, des dossiers classés sans suite. « À Casablanca, 60 % des affaires civiles sont encore traitées à l’ancienne, sur papier », révèle une étude de l’Université Mohammed V publiée en 2022. « Résultat : un retard moyen de 24 mois. »
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Pour les femmes et les minorités : une justice encore plus lente, plus opaque, parfois carrément hostile. « Une femme qui porte plainte pour violences conjugales ? Elle a 70 % de chances de voir son dossier classé sans suite », dénonce une association de défense des droits des femmes. « Un Harkis ou un Amazigh qui réclame ses droits ? Même combat. »
Le gouvernement marocain, lui, joue la carte de la modernisation. « On digitalise, on forme, on recrute », martèle le ministère. Sauf que sur le terrain, les réalités sont bien différentes. « Les tribunaux manquent de moyens, les magistrats sont mal payés, et la corruption reste endémique », résume un rapport de Transparency International Maroc (2023). « Résultat : un système qui se saborde lui-même. »
Et maintenant ? La justice marocaine va-t-elle enfin bouger ?
L’ABAM a posé un ultimatum : « Soit on négocie sérieusement d’ici le 8 octobre, soit on passe à l’étape suivante. » Personne ne sait ce que serait cette « étape suivante », mais les rumeurs courent. Certains avocats évoquent un boycott total des audiences, d’autres une coordination avec les syndicats de magistrats. « On a déjà prévenu : si le ministère ne bouge pas, on fera en sorte que les tribunaux deviennent ingérables », lance un responsable de l’ABAM.
Du côté du palais, on tente de temporiser. « Le dialogue est en cours », répète-t-on. « Mais les décisions prennent du temps. » Sauf que le temps, justement, c’est ce qui manque. Aux justiciables. Aux avocats. Et surtout, à la justice elle-même.
Une chose est sûre : cette grève ne sera pas la dernière.
Le Maroc a besoin d’une justice qui marche. Pas d’une justice qui résiste. Et cette fois, les avocats ont les moyens de faire plier le système. Reste à savoir si le gouvernement aura le courage de céder.
Parce qu’une chose est claire : si rien ne change d’ici octobre, ce ne sont pas seulement les tribunaux qui vont s’effondrer. C’est toute la crédibilité de l’État qui sera remise en cause.