Les chiffres qui gĂȘnent
La Fondation Coeur Citoyen a sorti son artillerie lourde : des donnĂ©es de lâOMS et de lâInstitut National de SantĂ© Publique (INSP) croisĂ©es avec des Ă©tudes locales. 1 mort sur 4 en CĂŽte dâIvoire est liĂ©e Ă un problĂšme de cĆur ou de vaisseaux. Mais ce qui saute aux yeux, câest lâĂ©cart entre Abidjan et le reste du pays. Ă Yopougon, quartier populaire oĂč le sĂ©minaire sâest tenu, les taux de diabĂšte et dâhypertension frĂŽlent les 35 % chez les plus de 40 ans. Pourtant, les centres de dĂ©pistage gratuits pullulent⊠mais personne nây va. Pourquoi ? Parce que le systĂšme de santĂ© ivoirien a un problĂšme de fond : il soigne mal ce quâil voit, et il ne voit pas ce qui le dĂ©range.
Et puis il y a le silence des mĂ©dias. Sur les 12 articles parus dans la presse locale depuis janvier 2026 sur les maladies cardiovasculaires, aucun ne cite une source mĂ©dicale ivoirienne. Tout vient de lâĂ©tranger. Comme si le problĂšme Ă©tait trop local pour mĂ©riter une expertise locale. Or, les Ă©tudes de lâUniversitĂ© FĂ©lix HouphouĂ«t-Boigny montrent que les habitudes alimentaires Ă Abidjan, excĂšs de fritures, sucre raffinĂ©, sel en quantitĂ© industrielle, expliquent Ă elles seules 40 % des cas dâhypertension. Mais personne ne veut en parler. Pourquoi ? Parce que ça implique de remettre en cause des industries, des modes de vie, des lobbies. Câest plus simple de parler de dĂ©pistage que de rĂ©guler les usines de sodas Ă Abidjan-Plateau.
Le séminaire qui dérangeait
Ă Yopougon, les participants nâĂ©taient pas lĂ pour applaudir. Ils Ă©taient lĂ pour exiger des rĂ©ponses. Un cardiologue du CHU de Cocody a sorti une carte : les zones les plus touchĂ©es ? Ce sont les quartiers oĂč les cliniques privĂ©es ont fermĂ© faute de rentabilitĂ©. Ă Yopougon, Ă AdjamĂ©, Ă Daloa. Les maladies cardiovasculaires frappent lĂ oĂč lâĂtat ne veut pas investir. Parce que soigner un infarctus coĂ»te cher, et que les assurances maladie couvrent Ă peine 15 % des dĂ©penses. Le reste, câest la poche des familles.
Et puis il y a le tabou du coĂ»t. Une coronarographie ? Entre 800 000 et 1,2 million de FCFA. Un stent ? 1,5 million minimum. Dans un pays oĂč le SMIC est de 45 000 FCFA par mois, câest une fortune. RĂ©sultat : les Ivoiriens attendent trop longtemps pour se faire soigner. Quand ils arrivent Ă lâhĂŽpital, câest souvent trop tard. Un rapport de la Banque Mondiale de 2025 le confirme : le retard de diagnostic en CĂŽte dâIvoire allonge de 30 % la mortalitĂ© par AVC.
Pourtant, des solutions existent. La Fondation Coeur Citoyen en a listĂ© trois, mais aucune nâa Ă©tĂ© retenue par les autoritĂ©s.
- Un programme de télémédecine dans les dispensaires ruraux, testé avec succÚs à Bouaké. Abandonné en 2024 pour manque de fonds.
- Une taxe sur les boissons sucrées, comme au Sénégal. Bloquée par le ministÚre du Commerce.
- Des campagnes de dĂ©pistage ciblĂ©es dans les entreprises, oĂč lâhypertension touche 1 homme sur 2 aprĂšs 50 ans. RefusĂ©e par la CNPS au motif de âcomplexitĂ© administrativeâ.
Pourquoi les décideurs ferment les yeux
Le sĂ©minaire de Yopougon a rĂ©vĂ©lĂ© une vĂ©ritĂ© gĂȘnante : les maladies cardiovasculaires ne rapportent Ă personne. Pas aux politiques, qui prĂ©fĂšrent les grands projets visibles. Pas aux industriels, qui vendent du sucre et des huiles bon marchĂ©. Pas aux mĂ©dias, qui couvrent davantage les crises humanitaires que les crises de santĂ© publique. Câest un sujet qui ne fait pas vendre de journaux, ni de votes.
Et puis il y a lâargument massue : âLes Ivoiriens ne veulent pas changer.â Faux. Les enquĂȘtes montrent que 78 % des personnes interrogĂ©es savent que le sel et le sucre sont dangereux. Mais elles nâont pas le choix. Ă Yopougon, le prix du kilo de riz est montĂ© de 20 % cette annĂ©e. Celui du sucre, lui, est restĂ© stable. Parce que les lobbies du sucre paient les bonnes personnes.
Le Dr Amani Kouassi, prĂ©sidente de la Fondation Coeur Citoyen, a rĂ©sumĂ© la situation en une phrase : âOn nous parle de dĂ©veloppement, mais on ne dĂ©veloppe que les maladies.â
Ce que le séminaire a évité de dire
Personne nâa osĂ© le dire Ă Yopougon, mais tout le monde y pensait. La CĂŽte dâIvoire a un problĂšme systĂ©mique. Pas seulement mĂ©dical. Social. Ăconomique. Les maladies cardiovasculaires sont le miroir grossissant des inĂ©galitĂ©s du pays.
- Ă Abidjan, oĂč les cliniques privĂ©es pullulent, lâespĂ©rance de vie liĂ©e aux maladies cardiaques est de 72 ans.
- Dans les rĂ©gions de lâOuest, oĂč les centres de santĂ© manquent de mĂ©dicaments, elle tombe Ă 58 ans.
La diffĂ©rence ? LâaccĂšs aux soins. Pas la gĂ©nĂ©tique. Pas le destin. Lâargent.
Et puis il y a lâhypocrisie des discours. Le gouvernement ivoirien aime parler de âsantĂ© pour tousâ. Mais quand il sâagit de financer les hĂŽpitaux publics, les budgets sont toujours en retard. En 2025, 1,3 milliard de FCFA promis pour les Ă©quipements cardiologiques nâont jamais Ă©tĂ© dĂ©bloquĂ©s. RĂ©sultat : les machines de dialyse sont souvent en panne, et les mĂ©dicaments anti-hypertenseurs manquent dans 60 % des pharmacies publiques.
La vraie question nâest pas âcomment soignerâ, mais âqui va payerâ
Le sĂ©minaire de Yopougon a Ă©tĂ© un succĂšs. 120 participants, des dĂ©bats houleux, des promesses. Mais au final, qui va agir ? Personne, probablement. Parce que les maladies cardiovasculaires, en CĂŽte dâIvoire, câest comme une ombre. On les voit, mais on ne veut pas les toucher.
La JournĂ©e mondiale du cĆur approche. Les affiches seront belles, les discours lissĂ©s. Mais les chiffres, eux, ne mentent pas. Et Ă Yopougon, on sait dĂ©jĂ que lâannĂ©e prochaine, le sĂ©minaire devra recommencer.
Parce que le vrai problĂšme nâest pas le manque de solutions. Câest le manque de volontĂ©.