Un choix qui sent le calcul politique
La VRT justifie cette décision par des raisons budgétaires. Officiellement, les coûts des auditions (démarches administratives, cachets pour les participants, logistique) pèsent trop sur un budget déjà serré. 150 000 euros par an, c’est le prix moyen d’une présélection belge, selon les chiffres internes de la VRT partagés avec De Standaard en 2022. Un montant qui peut sembler dérisoire pour un pays comme la Belgique, mais qui devient un problème quand on sait que la VRT doit aussi financer des documentaires, des émissions culturelles et des chaînes publiques. Prioriser l’Eurovision, c’est un peu comme choisir entre payer le loyer ou le café du matin.
Pourtant, il y a autre chose derrière cette annonce. L’Eurovision, c’est aussi un outil de soft power. Un pays qui ne se donne même pas la peine de sélectionner son représentant en public, c’est un pays qui envoie un message : on s’en fiche un peu. La France a déjà testé cette stratégie en 2023 avec La Forêt, choisie en interne. Résultat ? Un succès surprise, mais aussi des critiques sur le manque de transparence. La Belgique risque de suivre le même chemin, avec une différence majeure : la France a une industrie musicale rodée. La Belgique, elle, mise sur des artistes comme Sennek ou Angèle, qui ont déjà fait leurs preuves à l’étranger. Mais si même eux ne passent pas par les auditions, à quoi bon ?
La VRT argue aussi que les présélections ne servent plus à grand-chose. Depuis 2016, la Belgique n’a plus jamais terminé dans le top 10. Le dernier bon résultat date de 2013, avec Loreen et Euphoria, un tube qui a sauvé la soirée, pas une présélection. Depuis, c’est la descente aux enfers : des chansons oubliées dès le lendemain, des votes qui sentent le copinage, et une image de pays qui ne prend plus le concours au sérieux. Alors pourquoi continuer à dépenser de l’argent pour un processus qui ne mène nulle part ?
Sauf que voici le problème : si vous ne sélectionnez pas votre artiste, qui le fait ?
Qui décide, et selon quels critères ?
La VRT parle d’un comité d’experts. Traduction : une poignée de personnes assises autour d’une table, avec probablement un café à la main, qui écoutent des démos et choisissent celui qui leur plaît. Pas de vote du public, pas de pression des réseaux sociaux, pas de débat médiatique. Juste une décision prise entre quatre murs. C’est le retour du système d’avant les années 2000, quand les pays européens choisissaient leurs représentants comme on choisit un cadeau de Noël pour son oncle : parce qu’il faut bien en avoir un.
Le comité sera composé de musiciens, producteurs et représentants de la VRT. Parmi eux, on trouve souvent des noms comme Peter Van de Veire (producteur de Sennek) ou Dirk Brossé (ancien membre du jury belge). Des gens compétents, oui. Mais des gens qui ont déjà des préférences, des réseaux, des artistes qu’ils connaissent. Le risque ? Un système fermé, où les mêmes noms reviennent, où l’innovation prend la porte, et où le public n’a plus son mot à dire.
Prenons l’exemple de Blanck Mass, le groupe belge qui a cartonné avec I Wanna Be Yours en 2017, mais qui n’a jamais été sélectionné via Eurosong. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient trop alternatifs pour le jury de l’époque. Si la VRT passe à un système 100% interne, on peut craindre que les mêmes biais persistent, sauf que cette fois, personne ne pourra les contester.
Et puis, il y a la question de l’engagement du public. L’Eurovision, c’est aussi un spectacle. Les présélections, même ratées, créent du buzz. En 2023, Eurosong a attiré 1,2 million de téléspectateurs en Belgique. Sans ce processus, la VRT perd un événement qui, malgré ses défauts, mobilise encore des gens. Alors oui, c’est cher. Mais c’est aussi du contenu gratuit pour la chaîne.
Ce que ça change pour les artistes belges
Si vous êtes un·e artiste belge qui rêve de représenter votre pays à l’Eurovision, voici la nouvelle règle du jeu : il faut déjà être connu. Pas besoin de passer par les auditions, mais il faut avoir un réseau, un label, ou au moins un single qui a marché. La porte est grande ouverte pour les Sennek, les Angèle, les Hooverphonic, et fermée pour le reste.
Voici ce que ça implique concrètement :
- Fin des surprises. Avant, un inconnu pouvait émerger des présélections (comme Laura Tesoro en 2016, qui a terminé 2e). Maintenant, ce sera toujours les mêmes visages. Moins de risques, moins de talents nouveaux.
- Plus de pression sur les labels. Les majors vont pousser leurs artistes vers l’Eurovision, parce que c’est un tremplin médiatique énorme. Le résultat ? Des chansons plus lisses, moins audacieuses, calculées pour plaire à un jury.
- Un public qui se désintéresse encore plus. Si la Belgique envoie toujours les mêmes artistes, les fans vont arrêter de voter. Et sans votes, plus de visibilité.
Le pire ? Personne ne sait vraiment comment ça va se passer. La VRT n’a pas encore annoncé qui fera partie du comité, comment les artistes seront soumis à leur attention, ou quels critères seront utilisés. Est-ce que ce sera basé sur des ventes ? Des streams ? Des coups de cœur ? On ne sait pas. Et c’est ça, le vrai problème : l’opacité.
L’Eurovision 2027, c’est aussi une question d’image
La Belgique a une réputation à défendre. Pas celle d’un pays qui se cache derrière des décisions prises dans l’ombre.
En 2024, le concours a frôlé la catastrophe : des accusations de corruption en Ukraine, des jurys accusés de tricher, et une finale qui a semblé interminable. L’Eurovision a besoin de transparence pour survivre. Si la Belgique supprime ses présélections sans expliquer clairement le processus, elle envoie un mauvais signal. Un signal du genre : on fait ce qu’on veut, et vous, vous regardez.
Et puis, il y a le voisin français. La France a déjà testé le système en interne avec La Forêt en 2023. Résultat ? Un succès critique, mais aussi des questions sur la légitimité du choix. La Belgique risque de se retrouver dans la même situation, sauf que la France a une industrie musicale bien plus solide.
Alors, la Belgique va-t-elle devenir le nouveau pays des choix opaques ? Peut-être. Mais si c’est le cas, elle va devoir assumer les conséquences : moins de passion, moins de surprises, et surtout, moins de crédibilité sur la scène européenne.
Et après ? La fin des présélections, c’est le début de quoi ?
La VRT dit vouloir moderniser l’Eurovision belge. Mais moderniser, ça veut dire quoi ?
- Moins de démocratie ? Si le public n’a plus son mot à dire, à quoi bon participer ?
- Moins de diversité ? Les jurys internes ont tendance à privilégier ce qu’ils connaissent.
- Moins de buzz ? Sans présélections, la Belgique perd un événement qui, malgré ses défauts, fait encore parler d’elle.
Le vrai danger, c’est que personne ne s’en soucie vraiment. Les médias belges ont à peine couvert l’annonce. Les artistes ne protestent pas. Les fans attendent de voir ce qui va se passer. Et c’est ça, le problème : l’Eurovision en Belgique n’est plus une priorité pour personne.
Alors, que faire ?
Si vous êtes un·e artiste, il faut se battre pour être dans le comité. Si vous êtes un·e fan, il faut exiger des explications. Et si vous êtes la VRT, il faut assumer que supprimer les présélections, c’est aussi supprimer une partie de l’âme du concours.
Parce qu’à la fin, l’Eurovision, c’est aussi ça : un mélange de folie, de hasard, et de l’espoir que cette année, c’est nous qui allons gagner. Sans présélections, il n’y a plus d’espoir. Juste des calculs.
Et ça, ce n’est pas une bonne nouvelle.