Le chiffre que les associations évitent de commenter
73 %. C’est la réduction du nombre annuel de nouvelles infections au VIH au Maroc depuis 2010, selon les dernières estimations de The Lancet HIV. Un progrès ? Oui, mais incomplet. Parce que derrière ce chiffre, il y a ceux qui ne sont jamais comptés. Ceux qui meurent avant d’être dépistés. Ceux qui ignorent qu’ils sont séropositifs jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Le Maroc dépiste plus, soigne mieux, distribue des antirétroviraux à prix coûtant. Pourtant, le délai moyen entre contamination et diagnostic reste à 4,8 ans, contre 2 ans dans les pays où les systèmes fonctionnent. Et ce retard a un coût : 60 % des nouveaux diagnostics sont faits à un stade avancé de la maladie, quand les lésions sont irréversibles.
Pourquoi ce décalage ? Parce que le dépistage au Maroc repose encore trop sur l’initiative individuelle. Les campagnes de sensibilisation ? Elles existent. Les centres de dépistage ? Ils pullulent dans les grandes villes. Mais dans les zones rurales, un test VIH reste un sujet tabou. À Rabat, une infirmière d’un centre de planning familial raconte : « Les femmes viennent pour une contraception, mais si on leur propose un test VIH, la moitié refuse. Pas par peur du résultat, mais par peur du jugement. » Le jugement de la famille, du voisin, du médecin. Le VIH au Maroc, ce n’est pas une maladie comme les autres. C’est une honte.
Et puis, il y a l’organisation du système. Les tests rapides sont gratuits, mais leur utilisation dépend des médecins. Or, beaucoup hésitent à les prescrire systématiquement. « On a peur de braquer le patient », confie un généraliste de Fès. Résultat : un homme de 35 ans, venu pour une infection urinaire, se voit proposer un test VIH. Il refuse. Trois mois plus tard, il revient avec une pneumonie. Cette fois, le test est obligatoire. Trop tard.
Le Maroc dépiste plus, mais pas assez tôt.
L’arme secrète qui ne sert pas à grand-chose
En 2016, le Maroc a lancé une stratégie nationale de lutte contre le VIH. Objectif : éliminer les nouvelles infections d’ici 2030. Pour ça, deux piliers : le traitement précoce et la prophylaxie pré-exposition (PrEP). Sur le papier, c’est imparable. En pratique ? La PrEP, ce traitement qui permet d’éviter la contamination chez les personnes à risque, est prescrite à moins de 500 personnes dans tout le pays. Pourquoi un tel échec ?
D’abord, parce que les médecins ne la connaissent pas. « Je ne l’ai jamais entendue mentionner en formation », lance un dermatologue de Marrakech. Ensuite, parce que les associations qui pourraient la promouvoir manquent de moyens. « On nous dit de sensibiliser, mais sans budget pour des campagnes ciblées, à quoi bon ? », soupire une militante de l’association SOS VIH Maroc. Enfin, parce que la PrEP coûte cher, même à prix réduit, et que les assurances ne la remboursent pas. Résultat : seul un public très restreint y a accès. Les travailleurs du sexe ? Presque aucun. Les hommes ayant des rapports avec des hommes (HSH) ? Une minorité. Les jeunes non plus.
Pendant ce temps, les infections continuent de progresser chez les 15-24 ans. Selon l’ONUSIDA, 30 % des nouvelles contaminations concernent cette tranche d’âge. Pourquoi eux ? Parce qu’ils ne se font pas dépister. Parce qu’on leur parle trop tard. Parce que les campagnes de prévention les ignorent.
Le Maroc a les outils. Mais il ne les utilise pas là où ça compte.
Le casse-tête des données manquantes
Un rapport de l’OMS de 2022 soulignait un problème récurrent au Maroc : les données sur le VIH sont fragmentées, incomplètes, et souvent vieilles de plusieurs années. Comment expliquer une baisse de 73 % des infections si on ne sait pas où elles se produisent ?
Prenez l’exemple des prisons. Au Maroc, 1 prisonnaire sur 10 est séropositif, selon des études locales. Pourtant, aucun dépistage systématique n’est organisé derrière les barreaux. « On teste ceux qui viennent se plaindre de symptômes, mais pas les autres », explique un médecin pénitentiaire. Résultat : des détenus infectés sortent en prison, contaminent leur entourage, et meurent sans savoir pourquoi.
Même problème dans les établissements psychiatriques. Une étude de l’Université Mohammed V de Rabat a révélé que 20 % des patients étaient séropositifs, mais aucun protocole de dépistage n’existe. « On soigne la dépression, mais on oublie le VIH », résume une psychiatre.
Et puis, il y a les zones blanches. Dans le sud du pays, près de Laâyoune, les centres de dépistage sont rares. « Les gens voyagent des centaines de kilomètres pour un test », raconte une sage-femme locale. Entre-temps, la maladie progresse.
Le Maroc a des données. Mais elles ne servent à rien. Parce qu’elles sont dispersées, parce qu’on ne les analyse pas, parce qu’on préfère afficher des chiffres globaux que des réalités locales.
Ce que personne ne dit sur les antirétroviraux
Le Maroc a fait un effort énorme pour rendre les traitements accessibles. Aujourd’hui, 90 % des personnes diagnostiquées bénéficient d’antirétroviraux gratuits. Un progrès. Mais un progrès inutile pour ceux qui arrivent trop tard.
Un patient du CHU de Fès, diagnostiqué en 2020 avec un taux de CD4 à 150, a développé une tuberculose en six mois. « Si j’avais été traité plus tôt, je ne serais pas là aujourd’hui », dit-il. Pourtant, son cas n’est pas isolé. 40 % des patients sous traitement commencent avec des lésions irréversibles.
Et puis, il y a l’adhésion au traitement. Les antirétroviraux, c’est une pilule par jour, à vie. Dans un pays où 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, oublier sa dose devient un luxe. « Je prends mon traitement, mais des fois, je saute un jour parce que j’ai faim », avoue un ouvrier de Tanger. Résultat : des résistances aux médicaments, des rechutes, des décès.
Le Maroc soigne. Mais il soigne trop tard.
La vraie question n’est pas « comment dépister plus ? », mais « qui va payer ? »
En 2023, le budget alloué à la lutte contre le VIH au Maroc était de 12 millions de dirhams, soit 0,003 % du budget santé national. Pour comparaison, la France dépense 500 millions d’euros par an pour le même combat. « On nous dit que l’argent manque, mais on ne voit pas où il est allé », s’agace une ONG locale.
Le problème ? Les priorités. Le Maroc dépense des milliards en infrastructures, en subventions énergétiques, en grands projets urbains. Mais pour le VIH ? « C’est un problème invisible. Donc on l’ignore », résume un épidémiologiste.
Et puis, il y a la corruption. Des centres de dépistage fantômes apparaissent dans les villes. Des médicaments disparaissent des stocks. « On sait que ça existe, mais on ne peut rien prouver », murmure un haut fonctionnaire du ministère de la Santé.
Le Maroc a les moyens. Mais il ne les utilise pas là où il faut.
Ce qu’il faudrait faire, mais que personne ne fera
Si le Maroc voulait vraiment réduire les diagnostics tardifs, il faudrait :
- Obliger les tests systématiques dans les services d’urgences, les maternités, les prisons. Pas en option. En obligatoire. Comme pour la glycémie.
- Former les médecins généralistes sur la PrEP et les dépistages précoces. Pas en une journée. En plusieurs semaines.
- Cibler les jeunes avec des campagnes sans tabou. Pas des affiches lisses qui parlent d’« amour et de responsabilité », mais des messages crus : « Si tu baises sans protection, tu risques de crever. Voici comment éviter ça. »
- Rembourser la PrEP par l’assurance maladie. Pas à 50 %. À 100 %.
- Publier des données transparentes. Pas des chiffres lissés, mais des cartographies précises : « Ici, 1 infection pour 100 habitants. Là, 1 pour 50. »
Tout ça coûte cher. Mais moins cher qu’un patient en stade sida.
Le Maroc a gagné une bataille. Il perd la guerre.
La baisse de 73 % des nouvelles infections, c’est une bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle incomplète. Parce que le VIH ne se guérit pas. Il se contrôle. Et pour ça, il faut trouver les gens à temps.
Le problème n’est pas un manque de volonté. C’est un manque de courage. Courage pour dépister sans demander la permission. Courage pour parler du VIH sans édulcorer. Courage pour admettre que les chiffres cachent des échecs.
Le Maroc peut encore rattraper son retard. Mais pour ça, il faudra arrêter de mentir aux Marocains.