Le Mali lance un dépistage qui divise les médecins

À Bamako, le CICB ouvre ses portes pour Octobre Rose 2026 avec vaccins HPV, thermocoagulation et cliniques mobiles. Mais les professionnels de santé pointent des lacunes structurelles. Pourquoi cette campagne cache-t-elle un combat plus large que le cancer du sein ?

Publié le 9 octobre 2026 à 12:14
Le Mali lance un dépistage qui divise les médecins

Le Mali lance un dépistage qui divise les médecins

Bamako, octobre 2026. La salle d’attente du CICB sent l’antiseptique et le désespoir poli. Une affiche rouge clignote : « Octobre Rose : votre santé d’abord ». Derrière, des infirmières distribuent des flyers avec des chiffres en gras : 1 femme sur 8 touchée par un cancer du sein au Mali, 30 % de survie à 5 ans si détecté tard. Le gouvernement mise sur cette campagne pour changer la donne. Problème : les médecins locaux ne sont pas tous convaincus.

Les cliniques mobiles, un leurre ?

Le CICB a sorti l’artillerie lourde : vaccin HPV pour les moins de 25 ans, thermocoagulation (une technique low-cost pour les lésions du col de l’utérus), et surtout, des unités mobiles dans les régions isolées. « On couvre enfin les zones où les femmes n’ont jamais mis les pieds dans un hôpital », assure le Dr. Fatoumata Traoré, coordinatrice du projet. Sauf que.

À Ségou, une clinique mobile a été sabordée après une semaine. Pourquoi ? « Les carburants sont trop chers, et les routes deviennent impraticables pendant la saison des pluies », explique un agent de santé sous couvert d’anonymat. « On nous promet des miracles, mais sur le terrain, c’est la galère. » Pire : aucun suivi post-dépistage n’est organisé. Une femme dépistée positive dans une clinique mobile à Mopti ? « Elle devra se débrouiller seule pour venir à Bamako. »

Le chiffre qui pique : selon l’OMS, 80 % des cancers du col de l’utérus sont évitables avec un simple frottis. Pourtant, au Mali, seulement 10 % des femmes en ont déjà fait un. La campagne mise sur la thermocoagulation, une solution rapide et peu coûteuse, mais « c’est une rustine, pas une solution », critique le Dr. Amadou Diallo, gynécologue à l’hôpital du Point G. « Si on ne traite pas la cause, l’accès aux soins de base, on tourne en rond. »

Le vaccin HPV, une bataille culturelle

Là où ça coince vraiment, c’est avec le vaccin contre les HPV, responsable de 70 % des cancers du col de l’utérus. Le Mali le propose désormais gratuitement aux filles de 9 à 14 ans. Sauf que.

Dans les quartiers conservateurs de Bamako, les mères refusent en masse. « C’est un complot pour stériliser nos filles », lance Aïssata Diallo, mère de trois enfants, lors d’une réunion d’information ratée. « Les gens croient encore que le cancer, c’est une malédiction. Pas une maladie qu’on peut éviter. » Le gouvernement a lancé une campagne de sensibilisation, mais « les imams et les chefs de village font plus d’audience que nous », admet un agent du ministère de la Santé.

Le paradoxe : le Mali a l’un des taux de vaccination HPV les plus bas d’Afrique, alors qu’il dispose des stocks les plus importants grâce à des dons internationaux. « On gaspille des millions de doses parce qu’on n’arrive pas à convaincre les familles », résume un logistique sous le coup. La solution ? « Baisser les prix et vendre le vaccin en pharmacie. Mais personne n’ose. »

Ce que la campagne ne dit pas

Octobre Rose, c’est du rose partout : banderoles, maillots de foot, selfies avec des médecins souriants. Mais derrière les sourires, il y a un système de santé à genoux.

  • Les hôpitaux publics manquent de tout : médicaments, électricité, lits. « À l’hôpital Gabriel-Touré, on fait des dépistages, mais si la patiente a besoin d’une chimiothérapie, on la renvoie chez elle », témoigne une sage-femme.
  • Les médecins fuient : 40 % des gynécologues maliens ont quitté le pays depuis 2020, selon l’Ordre national des médecins. « Qui va remplacer ceux qui partent ? Personne. »
  • L’argent arrive… mais pas là où il faut : sur les 50 millions de dollars promis par des bailleurs internationaux pour la lutte contre le cancer, seulement 15 % sont allés aux structures de dépistage. Le reste ? « Ça disparaît dans les poches des intermédiaires », accuse un ancien cadre du ministère.

Le vrai combat ? Ce n’est pas le cancer. C’est l’État qui ne veut pas voir. « On nous parle de dépistage, de vaccins, mais personne ne veut toucher à la vraie question : pourquoi les femmes meurent encore en silence ? » lance le Dr. Mariam Koné, oncologue. « Parce qu’on préfère faire des campagnes médiatisées que de réformer un système pourri. »

La thermocoagulation, une victoire à la Pyrrhus

La grande innovation d’Octobre Rose 2026, c’est la thermocoagulation. Une technique qui permet de brûler les lésions précancéreuses du col de l’utérus sans chirurgie, sans anesthésie générale, pour moins de 10 euros. « C’est une révolution pour les pays pauvres », clament les ONG. Sauf que.

Révolution où ?

  • Seulement 3 centres au Mali sont équipés pour le moment : Bamako, Sikasso, et Kayes. « Les femmes de Gao ou de Kidal ? Elles sont oubliées. »
  • Formation express : les infirmières sont formées en 48 heures pour pratiquer la technique. « On leur apprend à utiliser un appareil, mais pas à gérer les complications », souligne une sage-femme. Résultat : deux cas d’hémorragies graves ont déjà été signalés.
  • Pas de suivi gynécologique post-opératoire. « Une femme soignée en thermocoagulation doit revenir 6 mois plus tard pour un contrôle. Combien le feront ? »

Le piège : cette technique donne l’illusion d’une solution miracle. « On dépiste, on brûle, et hop, problème résolu ! » Mais sans infrastructures solides, c’est du bricolage médical. « On sacrifie la qualité sur l’autel de la quantité », résume un professeur de gynécologie.

Pourquoi cette campagne cache un enjeu politique

Octobre Rose 2026 tombe à pic. Les élections présidentielles approchent, et le gouvernement a besoin d’un coup médiatique. « La santé des femmes, c’est un argument qui marche toujours », analyse un politologue. Sauf que les promesses ne tiennent pas.

  • En 2018, le Mali avait lancé un plan national de lutte contre le cancer. Aucun bilan public n’a été rendu.
  • Les budgets votés sont systématiquement détournés ou sous-utilisés. « On nous promet des cliniques mobiles, des vaccins, mais au final, c’est le chaos. »
  • Les partenaires internationaux (Gavi, OMS, USAID) financent à 80 %. « Sans eux, le système s’effondrerait. Mais est-ce une solution durable ? Non. »

La réalité : le Mali dépense 0,5 % de son PIB en santé, contre 5 % en moyenne en Afrique de l’Ouest. « On fait semblant de faire quelque chose, mais on ne veut pas payer le prix. »

Ce qu’on ne vous dira pas

Vous ne verrez pas ça dans les communiqués officiels.

  • Les listes d’attente : à l’hôpital du Point G, 3 mois pour un premier rendez-vous en gynécologie. « Les femmes attendent, et pendant ce temps, la maladie progresse. »
  • Le manque de radiothérapie : zéro machine au Mali. « Pour un cancer du sein avancé, on envoie les patientes au Sénégal ou en Côte d’Ivoire. Combien peuvent se le permettre ? »
  • L’ignorance des hommes : dans 70 % des cas, ce sont les maris ou les frères qui décident si une femme va consulter. « Si ton mari te dit non, tu n’y vas pas. Point. »

Le vrai Octobre Rose, celui qu’on ne voit pas, c’est l’histoire de Fatoumata Keïta, 42 ans, mère de cinq enfants. « Je saignais depuis six mois. À l’hôpital, on m’a dit : ‘Reviens dans un an.’ Six mois plus tard, j’ai appris que j’avais un cancer. Il était trop tard. » Elle est morte en 2025.

La campagne, c’est bien. Les actes, c’est mieux. Mais au Mali, les actes coûtent cher. Trop cher, visiblement.

La dernière phrase qui dérange

Octobre Rose 2026, c’est du théâtre. Un théâtre utile, parfois, mais un théâtre quand même. Derrière les banderoles et les discours, le Mali continue de laisser mourir ses femmes parce que dépister, soigner, et suivre, ça coûte. Et personne ne veut payer.

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R Galaxie Rédaction

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