Les soignants fédéraux, les oubliés des plans sociaux
En 2019, le gouvernement avait sorti un accord social pour les hĂŽpitaux wallons et bruxellois. Objectif : « revaloriser les carriĂšres ». RĂ©sultat ? Des augmentations dĂ©risoires, un gel des primes, et des infirmiĂšres qui continuaient Ă dĂ©missionner par milliers. « On nous a pris pour des idiots », rĂ©sume une cadre de lâhĂŽpital Erasme, qui a quittĂ© le public pour le privĂ© en 2022. « Ils nous ont dit : âOn va vous aider.â En rĂ©alitĂ©, ils ont juste reportĂ© les Ă©conomies de 5 ans. »
Cette fois, Vandenbroucke mise sur « lâattractivitĂ© ». Un mot magique, utilisĂ© Ă tout va depuis que la Belgique a compris que ses hĂŽpitaux saignaient. Sauf que lâattractivitĂ©, ça ne se dĂ©crĂšte pas avec un chĂšque en blanc. Ăa se construit. Et pour lâinstant, le gouvernement nâa mĂȘme pas de plan. Juste une enveloppe budgĂ©taire « rĂ©servĂ©e », un euphĂ©misme pour « on verra plus tard ».
Le chiffre qui rĂ©sume tout : 12 000 postes vacants dans les hĂŽpitaux publics. (Source : rapport FĂ©dĂ©rations des HĂŽpitaux, 2023.) Pas besoin dâĂȘtre devin pour savoir que si on ne fait rien, dâici 2026, ce seront 20 000. Les infirmiĂšres, elles, le savent dĂ©jĂ . Elles voient les services sous-effectuĂ©s, les patients qui attendent 48h pour une place en USI, les aides-soignants qui craquent. « On nous demande dâĂȘtre attractifs ? » lance une infirmiĂšre de Jette, exaspĂ©rĂ©e. « Attractifs pour qui ? Pour les patients qui se font attendre ? Pour les familles qui pleurent ? Non. Attractifs pour les jeunes qui veulent un mĂ©tier stable. Alors oui, on a besoin de mieux payer. Mais pas de 2% par an. »
Lâarnaque des « mesures structurelles »
Vandenbroucke parle aussi de « mesures structurelles ». Un jargon qui sent le coup de com. En clair : « On va réorganiser le travail pour dépenser moins. » Traduction : plus de patients par soignant, des horaires étirés, et des tùches qui ne sont plus du tout celles pour lesquelles on a été formé.
Prenez lâexemple des aides-soignants. En 2020, une Ă©tude de lâUniversitĂ© de LiĂšge montrait quâils passaient 30% de leur temps Ă des tĂąches administratives (dossiers, transmissions, paperasse). 30%. Pas pour soigner. Pour justifier leur prĂ©sence. « On nous demande dâĂȘtre des infirmiĂšres sans diplĂŽme, et des secrĂ©taires sans ordinateur », raconte une aide-soignante de lâhĂŽpital Saint-Pierre. « Et aprĂšs, on sâĂ©tonne que les gens partent. »
Pourtant, personne ne bronche. Pourquoi ? Parce que les syndicats sont Ă©puisĂ©s. Parce que les directions dâhĂŽpitaux prĂ©fĂšrent encore nĂ©gocier avec le gouvernement quâavec leurs propres employĂ©s. Parce que, au fond, tout le monde sait que cet accord ne changera rien. Juste un peu de poudre aux yeux avant les Ă©lections.
Ce que le gouvernement ne dit pas sur les primes
Le vrai sujet, câest les primes. Pas celles quâon annonce dans les communiquĂ©s, non. Les primes de fin dâannĂ©e, les 13e mois, les bonus de prĂ©sence. En 2019, le gouvernement avait gelĂ© ces primes « pour des raisons budgĂ©taires ». RĂ©sultat : des soignants qui se sont retrouvĂ©s avec moins de 20 euros net par mois de bonus, alors quâils en avaient lâhabitude de 500.
Cette fois, Vandenbroucke ne parle pas de gel. Il parle de « revalorisation ». Sauf que les négociations sont encore au point mort. Et les syndicats, eux, savent une chose : si on ne bloque pas sur les primes maintenant, on ne les récupérera jamais.
Pourquoi ? Parce que les hĂŽpitaux publics sont des usines Ă cash. Ils facturent des tarifs Ă lâacte, mais dĂ©pensent en personnel. Alors quand le gouvernement serre la vis, ce sont toujours les salaires qui trinquent. « On nous dit : âVous ĂȘtes essentiels.â Mais en rĂ©alitĂ©, on nous traite comme des variables dâajustement », lance un cadre de lâhĂŽpital Universitaire de Bruxelles.
LâattractivitĂ©, ça se paie. Pas en mots.
Vandenbroucke a raison sur un point : les soignants fĂ©dĂ©raux ont besoin dâun coup de pouce. Sauf que son approche est celle dâun homme politique qui croit encore aux discours. Pas aux actes.
VoilĂ ce quâil faudrait faire, si on voulait vraiment attirer des gens :
- Doubler les salaires de base pour les aides-soignants et infirmiers en début de carriÚre. Pas +2%, non. +20%. Parce que sinon, à quoi bon ?
- Supprimer les tĂąches administratives qui nâont rien Ă voir avec les soins. Si un aide-soignant doit passer 3h par jour Ă remplir des grilles, il ne soignera pas. Câest aussi simple que ça.
- Garantir des primes dignes. Pas des miettes. Un vrai 13e mois, indexĂ© sur lâinflation. Pas des promesses en lâair.
- Former massivement. Parce que manquer de personnel, câest bien. Manquer de personnel qualifiĂ©, câest pire.
Au lieu de ça, on nous sort un accord social flou, des « mesures structurelles » qui sentent le recyclage, et lâespoir que « cette fois, ce sera diffĂ©rent ». Spoiler : ce ne sera pas diffĂ©rent.
Le vrai problĂšme ? Personne nâa envie de perdre.
Les syndicats ne veulent pas dâun conflit. Les directions dâhĂŽpitaux non plus. Le gouvernement encore moins. Alors on tergiverse. On attend. On espĂšre que les soignants, Ă©puisĂ©s, vont accepter encore un peu de misĂšre en Ă©change de « lâespoir dâun avenir meilleur ».
Sauf que lâavenir, il est dĂ©jĂ lĂ . Et il ressemble à ça : des services saturĂ©s, des patients qui attendent, des soignants qui partent.
La vraie question, ce nâest pas « Comment rendre les hĂŽpitaux attractifs ? ». Câest « Qui a encore les couilles de dire la vĂ©ritĂ© ? » Parce que la vĂ©ritĂ©, elle est simple : on nâa pas les moyens de payer les salaires quâil faudrait. Alors soit on assume et on dit aux Belges quâils devront payer plus dâimpĂŽts pour avoir des hĂŽpitaux dĂ©cents. Soit on continue Ă mentir, et on laisse les soignants crever Ă petit feu.
Vandenbroucke a choisi la deuxiĂšme option. Et les soignants le savent.