En 2023, 68 % des jeunes Suisses de 16 à 26 ans avouaient ne pas savoir où trouver des infos fiables sur la santé sexuelle. Un chiffre de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), et il ne date pas d’hier. Pourtant, vendredi, la Confédération a débarqué sur TikTok, Instagram et YouTube avec Love Life, sa nouvelle campagne pour « parler santé sexuelle dans le langage des jeunes ». Traduction : des formats courts, des influenceurs, des memes, et l’espoir de toucher une génération qui zappe les discours lisses des institutions. Sauf que. Sauf que c’est exactement comme ça que les jeunes zappent depuis des années. Alors, est-ce que cette fois, ça va passer ? Ou est-ce qu’on va encore leur balancer un truc qui sent le cours de bio du collège, mais en version reels ?
Les réseaux, terrain de jeu… et de désinfo
Sur les réseaux, les jeunes ne cherchent pas des conseils. Ils cherchent des réponses. Problème : entre les fake news sur les pilules du lendemain (« ça rend stérile, c’est prouvé »), les mythes sur le VIH (« un bain chaud après un rapport, ça désinfecte »), et les influenceurs qui vendent des hacks douteux (« le citron, c’est un super antiseptique naturel »), les infos fiables se noient dans le bruit. La Confédération le sait. Elle cite même une étude de l’Université de Genève qui montre que 42 % des 18-25 ans croient à au moins une fausse info sur la contraception. Alors oui, Love Life débarque sur les bons canaux. Mais est-ce que ça va suffire à contrebalancer le bordel ambiant ?
Prenez TikTok. Plateforme où les algorithmes poussent plus facilement un tutoriel pour « soigner une MST avec du miel » qu’un post de l’OMS. La Confédération mise sur des partenariats avec des créateurs comme @sexedufr, qui parlent santé sexuelle… mais en parallèle, les comptes @gynofake ou @mythssex explosent avec des théories du complot sur la pilule ou les préservatifs. Le problème n’est pas l’accès à l’info, c’est la guerre des contenus.
Et puis, il y a le timing. Love Life arrive en 2024, alors que les jeunes ont déjà leurs propres codes. Ils ne veulent pas d’un discours « officiel », même bien emballé. Ils veulent des réponses concrètes. Genre : « Comment je fais si mon mec refuse le préservatif et que je stresse à l’idée d’une grossesse ? » ou « Mon ex m’a dit que j’avais une MST, mais je n’ai aucun symptôme, je fais quoi ? ». Or, sur les premiers extraits de la campagne, on voit surtout des schémas d’anatomie en 3D et des explications sur les IST… comme si on était encore en 2010.
Le piège du « on est cool » institutionnel
La Confédération a compris une chose : les jeunes ne regardent plus les pubs. Alors elle fait comme tout le monde : elle copie les codes des réseaux. Résultat ? Des vidéos qui ressemblent à des reels… mais avec la voix off d’un présentateur télé suisse, genre « Et maintenant, parlons de la pilule du lendemain, un sujet crucial pour votre santé ! ». Ça sonne faux.
Prenez l’exemple de @santepubliquech, le compte officiel de la santé publique sur Instagram. Leurs posts sur la contraception sont relus par des comités de validation, traduits en swiss-german pour être inclusive, et ils mettent trois jours à répondre à un commentaire. À côté, un compte comme @sexeduqueur (un éducateur sexuel français) répond en 20 minutes, avec des GIFs et des emojis. La différence ? La réactivité.
Love Life mise sur des influenceurs. Très bien. Mais est-ce que ces influenceurs ont le temps de gérer les messages privés où des jeunes leur demandent « Comment je dis à ma mère que je suis pansexuelle ? » ou « Mon mec me force à faire des trucs, j’ai peur » ? Pas sûr. Les partenariats avec des créateurs, c’est bien. Mais si derrière, il n’y a pas une équipe capable de répondre en vrai, à chaud, ça reste du marketing.
Et puis, il y a le ton. La Confédération veut être « décomplexée ». Elle utilise des mots comme « jouir » ou « orgasme » dans ses posts. Bravo. Sauf que quand tu vois un graphique du Swiss HIV Cohort Study en fond, avec un texte qui dit « Le VIH se transmet aussi par les fluides… », tu te dis que même en 2024, on parle encore comme à la télé.
Ce que la campagne ignore : le vrai problème des jeunes
Les statistiques, c’est bien. Mais les chiffres de l’OFSPhide la réalité. Le vrai problème des jeunes aujourd’hui, ce n’est pas l’ignorance. C’est la peur.
Peur de parler à leurs parents. Peur d’aller chez le médecin parce que « c’est long, c’est gênant ». Peur des jugements. Peur des conséquences. En 2022, 37 % des jeunes Suisses ont reporté une visite chez le gynécologue ou l’uro parce qu’ils avaient « trop honte ». Et les 16-18 ans ? Ils ne peuvent même pas acheter un préservatif sans l’accord d’un parent, dans la plupart des cantons. La Confédération parle santé sexuelle. Mais elle ne parle pas de l’accès réel aux soins.
Et puis, il y a le côté « on est tous égaux » de la campagne. Oui, les jeunes veulent des infos. Mais pas tous les mêmes. Une jeune femme transgenre de 19 ans n’a pas les mêmes questions qu’un homme cisgenre de 22 ans. Une personne en situation de handicap n’a pas les mêmes besoins qu’une personne valide. La campagne est générique. Or, la santé sexuelle, c’est hyper personnalisé.
Pourquoi cette campagne arrive trop tard pour certains
Love Life est une bonne idée. Mais elle arrive après la bataille.
Déjà , parce que les jeunes ont déjà leurs sources. Ils posent leurs questions sur Reddit, dans des groupes privés Telegram, ou directement à des associations comme Amour et Sexualité à Genève. Ils se débrouillent.
Ensuite, parce que le vrai combat, c’est ailleurs. C’est dans les écoles où on enseigne encore « l’abstinence » comme méthode de contraception. C’est dans les cantons où les centres de planning familial ferment faute de budget. C’est dans les hôpitaux où les médecins n’ont pas le temps de prendre 20 minutes pour expliquer une IST.
La Confédération pourrait dépenser des millions en reels et en partenariats avec des influenceurs. Ça ne changera rien si, dans le même temps, elle ne bouge pas sur les vrais leviers.
Par exemple : pourquoi ne pas rendre les préservatifs gratuits dans tous les lycées, pas juste dans certains cantons ? Pourquoi ne pas former tous les médecins à la santé sexuelle des jeunes LGBTQ+ ? Pourquoi ne pas supprimer la limite d’âge pour l’achat de contraceptifs dans les pharmacies ? Des mesures concrètes. Pas des vidéos.
Alors, est-ce que ça va marcher ?
Probablement pas. Pas comme ça.
Les jeunes ne croient plus aux campagnes. Ils ont vu Too Good To Go, Swissmiss, Pro Juventute… Tous ont essayé de les toucher avec des reels ou des pubs. Résultat ? Ils scrollent. Ils enregistrent. Ils partagent en story avec la mention « C’est trop chelou ».
Love Life a les bons canaux. Les bons partenaires. Les bons messages. Mais elle manque de quelque chose d’essentiel : l’urgence.
Les jeunes ne veulent pas d’un discours sur la santé sexuelle. Ils veulent des solutions. Maintenant. Pas dans trois ans, quand la campagne sera terminée. Pas après avoir cliqué sur « Plus tard » sur une vidéo TikTok.
Alors oui, la Confédération fait un effort. Mais si elle veut vraiment changer les choses, elle devrait peut-être commencer par écouter ceux qui sont déjà sur le terrain : les associations, les médecins, les jeunes eux-mêmes. Pas juste leur parler par-dessus les réseaux sociaux.
Parce qu’à la fin, Love Life ou pas, le vrai problème, ce n’est pas le manque d’info. C’est le manque de moyens. Et là -dessus, la campagne reste silencieuse.