La Bretagne vaccine mieux que la France, mais pas assez pour se rassurer
En 2025-2026, les chiffres tombent : 62,3 % des Bretons à risque ont reçu leur dose de vaccin contre la grippe. C’est mieux que la moyenne nationale, qui stagne autour de 55 %. Assez pour se féliciter ? Non. Parce que le seuil recommandé par l’OMS, fixé à 75 % depuis des années, reste une chimère. Et parce que derrière ce chiffre global, des trous béants se creusent. Les moins de 65 ans, déjà sous-vaccinés, et les soignants en Ehpad, pourtant en première ligne, traînent la patte. En Bretagne comme ailleurs.
Le problème n’est pas l’offre, mais la conviction.
À Rennes, les pharmacies et centres de vaccination affichent complet dès octobre. Pourtant, les files d’attente se raréfient après les premiers jours. Pourquoi ? Parce que pour beaucoup, la grippe reste une maladie bénigne. « On attrape la grippe tous les ans, ça passe tout seul », entend-on encore dans les cabinets médicaux. Sauf que cette année, les hôpitaux bretonnes ont déjà alerté : les formes graves, surtout chez les diabétiques ou les personnes avec des antécédents cardiaques, explosent. Le CHU de Brest a recensé 12 % d’hospitalisations en plus depuis septembre, contre 3 % en moyenne sur cinq ans.
Et puis, il y a les soignants. Ceux qui passent leurs journées à soigner les autres. En Bretagne, seulement 48 % des infirmiers en Ehpad sont vaccinés, contre 52 % en moyenne nationale. « On nous dit de le faire, mais on ne nous montre pas l’exemple », lance une aide-soignante du Finistère, qui refuse toujours la piqûre. Pourtant, les données sont là : en 2024, 87 % des clusters grippaux en Ehpad ont impliqué au moins un soignant non vacciné, selon l’ARS.
Le piège des « presque bons résultats »
60 %, c’est mieux que 55 %. Mais c’est aussi un leurre. Parce que la Bretagne, comme d’autres régions, joue avec les chiffres. Comment ? En ciblant les populations faciles. Les plus de 65 ans, déjà sensibilisés par des décennies de campagnes, dépassent les 70 % de couverture. Les femmes enceintes, elles, frôlent les 80 %. Mais les autres ? Les moins de 65 ans atteints de maladies chroniques ? À peine 38 %. « On nous parle grippe, mais jamais des complications qui nous concernent », grogne un patient asthmatique de Quimper, vacciné pour la première fois cette année après avoir failli finir aux soins intensifs l’hiver dernier.
Et puis, il y a l’effet « fatigue vaccinale ». Après deux ans de Covid, beaucoup ont baissé la garde. « À force de nous dire qu’il fallait se vacciner contre tout, on a fini par ne plus écouter », reconnaît un médecin généraliste de Lorient. Résultat : les rendez-vous pour la grippe sont souvent pris en dernier, quand il est trop tard pour une couverture optimale.
L’ARS Bretagne tente des solutions, mais elles butent sur un mur : le temps.
Cette année, la région a mis en place des créneaux dédiés dans les supermarchés et les mairies. À Saint-Brieuc, une campagne avec des influenceurs locaux a même été lancée. « On a tout essayé », soupire un cadre de l’ARS. Sauf une chose : forcer les gens. Parce que la vaccination contre la grippe reste facultative. Et que tant qu’elle ne sera pas obligatoire pour les soignants, comme c’est le cas pour l’hépatite B, les chiffres ne bougeront pas.
Le vrai défi : faire passer le message au bon moment
Le problème, ce n’est pas l’accès au vaccin. C’est le timing. Les campagnes commencent trop tard. « En octobre, les gens pensent encore aux vacances », explique une pharmacienne de Quimper. Résultat : le pic de vaccination a lieu début novembre, soit après le début de la saison grippale. En 2024, 40 % des cas en Bretagne ont été déclarés avant la fin novembre.
Et puis, il y a la question de la confiance. « Pourquoi se faire vacciner si mon voisin ne l’est pas ? », objecte un retraité de Vannes. La grippe se transmet par les gouttelettes, pas par télépathie. Mais l’effet de groupe joue. Quand les chiffres baissent, la perception baisse aussi.
La Bretagne a ses atouts. Mais elle les gaspille.
La région a une culture médicale forte, des déserts médicaux moins marqués que d’autres, et une population globalement plus réceptive aux campagnes de santé publique. Pourtant, elle rate son coup sur la grippe. Pourquoi ? Parce qu’elle mise sur la bonne volonté plutôt que sur des mesures fortes. Parce qu’elle sous-estime les freins psychologiques. Et parce qu’elle oublie que, parfois, les chiffres, même bons, ne disent pas tout.
En 2026, l’épidémie pourrait être plus violente. Les virologues du CHU de Nantes alertent sur une souche plus agressive, déjà repérée en Scandinavie. La Bretagne a deux mois pour agir. Sinon, ses 60 % ne seront plus qu’un mauvais souvenir.
Ce que personne ne dit sur les Ehpad
Les soignants en maison de retraite sont un cas à part. Officiellement, 48 % sont vaccinés. Officieusement, les chiffres varient du simple au double selon les établissements. À Morlaix, une résidence privée affiche 65 % de couverture. À Lannion, une autre, publique, peine à atteindre 30 %. « La direction nous met la pression, mais les moyens manquent », avoue une infirmière. Pourtant, les conséquences sont connues : en 2023, 15 % des décès attribuables à la grippe en Bretagne ont eu lieu en Ehpad. Et dans 90 % des cas, le virus avait été introduit par un soignant.
Le vrai scandale ? Personne ne sanctionne.
En France, il n’y a aucune pénalité pour un établissement dont les taux de vaccination chutent. Aucune obligation de résultats. Juste des recommandations. « On nous demande de faire mieux, mais on ne nous donne pas les outils », résume une cadre de santé de Brest. Résultat : les Ehpad où les soignants résistent le plus sont souvent ceux qui ont les budgets les plus serrés. Une spirale sans fin.
La solution ? Un choc de réalité
Il faudrait peut-être commencer par arrêter de mentir. Arrêter de dire que « la grippe, ça ne tue pas ». En Bretagne, entre 2020 et 2025, 1 240 décès ont été directement attribués à la grippe, selon les données de l’Insee. Soit trois fois plus que les accidents de la route sur la même période. Mais personne n’en parle.
Il faudrait aussi cesser de traiter les soignants comme des enfants. « On nous explique, on nous supplie, mais on ne nous force pas », lance une puéricultrice de Dinan. Pourtant, dans d’autres pays, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, les non-vaccinés sont exclus des postes à risque. Ici, on se contente de les stigmatiser.
La Bretagne a le choix.
Elle peut continuer à se féliciter de ses 60 %, tout en laissant des milliers de ses habitants prendre des risques inutiles. Ou elle peut se réveiller. En commençant par une question simple : « Pourquoi on accepte encore que des gens meurent parce qu’ils ont refusé une piqûre ? »
La réponse, elle la connaît déjà .